
La réflexion sur les objets qui nous entourent au quotidien fait partie de cette remise en cause de nos comportements consuméristes. La télévision et la radio ont été, par exemple, magnifiquement analysées par Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme [1], tandis que Walter Benjamin s’est plus particulièrement attaché à réfléchir sur la photographie ou le cinéma, qui inondent eux aussi nos vies quotidiennes [2]. Et l’automobile fait partie au plus haut point, de ces objets de la société de consommation qui ravagent la Terre et destructurent notre rapport sensible à l’espace et au temps.
Voici la présentation faites par Jacques Dufresne de l’ouvrage de ce grand penseur de l’écologie et de la critique du développement qu’est Bernard Charbonneau, L’Hommauto (Denoël 1967, réédité en 2003). De larges extraits ponctuent ce résumé.
Cet ouvrage est dédié « au mort inconnu de la seconde tuerie motorisée ».
AVIS AU CONDUCTEUR : Résumé de la thèse
Le nouveau Dieu c’est la machine... en l’occurrence « ce gros cafard aux yeux fixes : l’automobile » . « A 150 km/h, elle fonce droit au but, vers l’avenir. Lequel ? Nul ne sait. »
Importance de l’économie de la bagnole. L’auto envahit le temps et l’espace
L’homme occidental tend à faire corps avec sa bagnole ? Lhommauto forme un tout dans sa coquille à moteur. Un délicat mammifère enfermé dans une coquille de métal. L’auto-mobile commande.
« Nous y vivons, mangeons, dormons, nous y faisons l’amour et nous y mourons... » - Sacrifice sanglant à la divinité : l’hécatombe routière...
Le chauffeur reprendra-t-il le volant ? B. Charbonneau craint qu’il ne faille changer à la fois la bagnole et le chauffeur. Et B.C. d’inviter aussi à marcher, tout simplement...
Complété par le chapitre introductif intitulé : AUTO-MOBILE :
« L’Occidental a inventé l’auto pour aller où il veut ; et finalement il va où va la bagnole, c’est-à-dire n’importe où car une machine est sans pensée. »
Chapitre I. HISTORIQUE DE LA BAGNOLE.
Pendant des millénaires et des millénaires, l’homme n’a été que fort peu mobile. Ce n’est que poussé par l’extrême nécessité : la faim, la peur, le danger ou entraîné dans quelque aventure violente à la suite d’un chef persuasif, que l’homme que ce soit à pied et en haillons ou à cheval et armé de pied en cap se mettait en route.
« Mais l’homme n’est pas un arbre ; bientôt quelque chose se mit à bouger, dans son corps ou dans sa tête. LE RÊVE DE LIBERTÉ HANTE L’IMMOBILE... »
Bernard Charbonneau peint d’une manière humoristique l’évolution des techniques qui a conduit à l’automobile de la 2e partie du XXe siècle. Au départ il y a le rêve prométhéen de l’homme, son besoin de ne pas accepter sa condition de piéton, son désir de liberté. C’est « le démon de la connaissance et celui de l’absolu » qui ont poussé l’homme à inventer. Le « rêve de liberté hantant l’immobile » et « l’esprit s’exaspérant de ces cuisses et de ces pieds pesants... alors il fut inventé la roue ».
La liberté, l’automobile idéale, c’est « le Saint-Esprit qui souffle où il veut. La puissance du moteur est absolue, tandis que le poids du châssis est nul : donc pas de problème de freinage, ni de parking ; libre de tout ravitaillement, indépendant de l’infrastructure, capable d’atterrir n’importe où, le Saint-Esprit des chrétiens réalise le rêve auto-mobile, la liberté absolue : la symbiose de l’auto et de l’avion. A un niveau plus modeste, l’auto-mobile est un produit de la liberté bourgeoise... une liberté de série... »
Chapitre II. DE L’ESPÈCE ET DES GENRES AUTOMOBILES.
Mais l’auto c’est aussi le tank, le tracteur, l’autocar qui permet de retrouver en vacances, la promiscuité du quotidien : « Irun-Séville et retour en cuisant dans les steppes de Ciudad Réal ». Quant au camion (« costaud et goguenard ») il règne et il emmerde tout le monde !

Chapitre III. MORPHOLOGIE DE LA BAGNOLE.
Le pétrole est partout : gaz d’échappements, bitume, on parle de produits cancérigènes mais « le seul ( ?) cancer provoqué par Esso c’est la prolifération des bagnoles et du plastique »...
Poussant plus loin la satire, B.C. considère que le bolide est prévu pour rouler et rouler toujours, peu importe le but. Échangeurs et autostrades symbolisent cette fuite, ce flot continu. Dans cette perspective, le frein est un élément négatif, hérissons, chats ou poulets font les frais du manque de contrôle de l’objet par le sujet quand ce n’est pas le cycliste ou le piéton.
Quant au pare-chocs, « il pare assez bien celui du chat ou du poulet, déjà moins celui de l’affreux vélo dont le guidon peut encorner la carrosserie ; pour ce qui est de parer le choc du platane, le pare-chocs terrorisé court se cacher sous la banquette arrière. »
« Plus de hérissons, ni de chiens, ni de chats, mais une étoile de tripes vite absorbée par le goudron. » « De plus en plus l’homme fait corps avec la voiture », « comme Jonas dans sa baleine. Nous sommes ici à la limite de la science fiction, à l’aube du meilleur des mondes automobiles, quand le rêve de liberté s’est mué en cauchemar. Voici le mutant, l’hommauto ». « Dans le sein de l’auto l’homme mue ; coincé dans sa 4 CV, il se ratatine en prenant la position confortable du fœtus. Le cul, bientôt de plomb, s’écrase pour coller en ventouse au dunlopillo ; tandis que les reins épousent le dossier, le ventre proémine. »
Chapitre IV. SOCIOLOGIE DE LA BAGNOLE.
« Le char du progrès s’est ébranlé, et peu à peu il s’accélère ; mais il n’emporte pas seulement ses passagers, avec lui c’est l’univers humain tout entier qui démarre. »
« Ainsi la courbe de la production automobile monte sans arrêt vers la noosphère de la Bagnole absolue. »
Il faut adapter la ville à la voiture et pourquoi pas l’homme. On voit bien comment le problème se pose, par exemple à Paris et combien sont immenses les efforts à déployer pour reconquérir quelques espaces pour les piétons. « La machine à essence est notre fatum autant que l’outil de notre liberté. » « La politique est l’art de l’adaptation de l’homme et de son esprit au réel, c’est-à-dire aujourd’hui à l’automobile... le gouvernement n’a plus le temps de prévoir comme autrefois, et ce qu’il appelle faire l’Histoire, c’est courir après la bagnole. » « Et si la religion et l’idéologie ne suffisent pas à éluder les problèmes posés par l’auto, il nous reste un ultime espoir : la science. » « Mais la science comme l’auto n’étant qu’un moyen qui ne se réfère en principe à aucun critère religieux ou moral, au nom de quoi s’élèverait-elle au-dessus de la société qui la finance ? » Science sans conscience...

« Réalistes » et idéalistes énervent Bernard Charbonneau, car ils sont complices du processus : « l’abandon au progrès postule l’immuable. Nous pouvons appuyer sur le champignon, la France sera toujours la France, qu’elle soit munie d’une lance ou d’une bombe H...L’homme peut muer et se mouvoir à l’infini, il ne risque pas de disparaître ; il n’y a pas de nature humaine. Pour se rassurer, il suffit de s’en tenir au réel, et à l’immédiat : au compteur ou à l’essuie glace, tout au plus à la route qu’il faut quand même considérer. »
DEUXIÈME PARTIE : MOURIR EN BAGNOLE DU SACRIFICE AUTOMOBILE.
L’auto c’est aussi un symbole de pouvoir, un moyen de se distinguer et un défouloir pour Pécuchet. « Freud ne pourrait-il écrit Charbonneau, s’associer à Citroën pour donner à la DS l’occasion de satisfaire sa libido ? Au lieu de platanes intraitables, les bas-côtés seraient peuplés de chiens, de chats et pourquoi pas ? de vieillards en plastique. L’auto sans danger pour elle et pour les autres, pourrait leur passer sur le corps ; les crânes en polyéthylène éclateraient comme des noix, un pseudo sang giclerait d’entrailles bleuâtres en nylon... »
DU CADAVRE AUTOMOBILE
La bagnole occupe l’espace (parkings, autostrades, échangeurs, restoroutes etc. etc.) et ses déchets jalonnent le paysage. Charbonneau parle de la situation d’après-guerre et d’une époque ou la bagnole était reine. Certes au début du XXIe siècle elle n’a pas encore été remise à sa place : elle occupe bien trop d’espace, entraîne autant de victimes qu’une guerre ou qu’une épidémie, l’hommauto qui ne sait vivre sans sa bagnole et qui ne peut faire un kilomètre à pieds n’a certes pas disparu. La bagnole est toujours un produit qui a une forte valeur symbolique mais il est vrai aussi, les écolos n’y étant pas pour rien (et parce que c’est économiquement rentable) que de nos jours le recyclage des pièces et des matériaux s’est généralisé, qu’on voit de moins en moins d’épaves abandonnées au bord des routes ou en plein champ. La vision de la bagnole finissant sa vie à la campagne n’en est pas moins pittoresque. La bagnole est ici personnalisée, et la nature reprend ses droits, ce qui relativise quelque peu le triomphe de la technique. Charbonneau pose sur ces épaves un regard à la fois critique et amusé. La peinture qu’il en fait pourrait inspirer un artiste contemporain.

CONCLUSION : ARRIVER EN VOITURE.
Le fatalisme : « La justification de l’automobile n’a rien d’original. Comme toute société, celle-ci préserve sa structure par deux ordres d’arguments : l’auto est ce qui est, donc ce qui doit être ; mais par ailleurs il est vain de la mettre en cause, parce qu’en quelque sorte elle n’existe pas. L’automobile est un fait, la nécessité historique ou divine, peu importe, cela dépend si le chauffeur est marxiste ou catholique, que nous ne pouvons esquiver. Elle est aussi le but suprême : la liberté et le bonheur pour tous, que la société se doit de réaliser. »
Bernard Charbonneau, on le voit bien, aime ce qui est à l’échelle humaine : la lenteur de la marche à pied ou les déplacements à vélo, le contact direct avec la nature et ses semblables. En même temps il comprend que l’homme s’il a des racines, n’est pas un arbre et que son désir, sa curiosité, son orgueil peut-être, le pousse en avant. Charbonneau lui-même a milité pour un changement des rapports et des relations humaines. Il sait que rien n’est jamais figé et il milite pour que l’homme, l’individu, la personne humaine, prenne en main son destin, qu’il se révolte contre « la force des choses » et n’accepte pas d’être aliéné que ce soit par la machine ou par quelque pouvoir totalitaire que se soit (Etat, idéologie ou église).
Enfin, Bernard Charbonneau qui entend toujours proposer une alternative à l’apocalypse et au chaos propose de penser un « autre chauffeur » et « une autre voiture ». La bagnole serait remise à sa place. Car la bagnole n’est pas « la liberté », elle n’est qu’un moyen de transport qui devrait être le plus sûr et le moins polluant possible. Mais il y en a d’autres et le piéton devrait ainsi retrouver ses droits.
Jacques Dufresne.
[1] Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la seconde révolution industrielle, Encyclopédie des Nuisances, 2002
[2] Walter Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, réédité chez Allia, 2006.