
Je voudrais montrer ici en quoi la pensée de Marx est utile pour comprendre le regard que porte Ellul sur le système technicien. Il est aisé de rejeter Marx à partir de Ellul, et inversement de rejeter Ellul à partir de Marx. Mais cela ne serait à mon avis pas très constructif, tant il est évident pour beaucoup que capitalisme et esprit technicien ont partie liée, et qu’il paraît difficile d’ignorer ces deux auteurs dès lors que l’on veut penser conjointement ces deux phénomènes.
Ellul était un spécialiste de Marx qu’il avait lu jeune. Pour mettre en évidence les similitudes entre la démarche de Ellul et celle de Marx, je me suis servi de son cours sur la pensée marxiste (1). J’ai donc pris au sérieux la remarque de Ellul comme quoi « on ne peut penser que par rapport à la pensée de Marx », y voyant une manière de commencer à organiser la pensée d’Ellul qui parfois me semblait confuse.
En première analyse, ce qui m’a frappé est la radicalité de la pensée des deux auteurs, dont le style d’exposition peut sembler pessimiste et déprimant. Le lecteur est sommé de regarder en face la réalité de son temps. Au travail vivant réduit à la marchandise au XIXème siècle (Marx), s’ajoute l’auto-accroissement du système technicien au XXème (Ellul). Alors que Marx nie l’intérêt du syndicalisme en tant qu’il se bat pour améliorer les conditions de vie des ouvriers, Ellul ne présente aucune force sociale susceptible d’éviter l’asservissement de l’homme aux nécessités du système technicien.
Cependant, cela peut se comprendre comme une volonté de toucher le lecteur d’une certaine manière. Ainsi, à propos de l’aliénation dans l’argent Ellul écrit : « Marx démontre l’inhumanité du monde capitaliste sans porter de jugement de valeur, en procédant par simple démonstration, par analyse purement intellectuelle » (2). Le prolétaire selon Marx est déraciné à la ville, toujours beaucoup plus malheureux que l’homme rural. Il ne travaille qu’en tant qu’appendice de la machine, son travail n’a plus de sens. Il est exclu de la culture, au contraire du paysan, mais aussi de la vie familiale. Il n’a pas de propriété. Ce n’est qu’ainsi dépouillé de son humanité, touchant le fond de cette misère, qu’il peut prendre conscience qu’il est soumis à une nécessité. Il ne peut donc que se révolter.
Après ces explications, Ellul ajoute que « (...) lorsque Marx procède à cette analyse, que l’on peut trouver parfois très froide, de la dialectique de l’Histoire où il semble que tout fonctionne comme une nécessité, il y a chez lui un aspect de provocation qui fait partie de ce qu’on pourrait appeler sa pédagogie » (3). Cette même remarque peut valoir aussi pour Ellul. Non pas qu’il s’agisse de rendre la réalité plus noire qu’elle ne l’est en réalité. Mais plutôt que le lecteur doit avoir une conscience nette des facteurs déterminant les évolutions de l’Histoire. La réalité est en mouvement, soumise à de multiples forces. Pour autant qu’on s’attache à ce mouvement, Marx et Ellul nous disent « voilà ce à quoi il faut d’abord faire attention, avant le reste ; voilà ce qui est décisif » (4). Cela explique l’insistance de Ellul à faire admettre que la Technique est plus importante à étudier que la politique ou l’économie.
A la contradiction des rapports sociaux entre capitalistes et prolétaires, Ellul substitue la croissance continue du système technicien, qui se constitue en véritable « corps étranger » dans la société et le milieu naturel. Ceci est avant tout un constat et non une critique. « Le naturel n’a pas pour moi une valeur éminente et normative », écrit Ellul (5). Le système technicien est devenu le nouveau milieu de l’homme, qui se caractérise par l’abstraction (donc la simplification) et le contrôle. Sa complexité n’est pas celle des écosystèmes, ce que nous découvrons au fur et à mesure que nous les détruisons. Remplacer un phénomène naturel par une technique plus simple, pour pouvoir le rendre manipulable, conduit à rendre plus vulnérables les écosystèmes. « L’épuisement des ressources naturelles n’est pas le résultat d’une utilisation abusive des techniques mais essentiellement de la constitution de la technique comme nouveau milieu de l’homme » (6).
Par ailleurs, centrer l’attention sur le système technicien plutôt que sur des rapports sociaux ne signifie pas une volonté de décourager la lutte politique. Les marxistes qui ont fait ce reproche à Ellul se basaient sur le préjugé comme quoi la technique est neutre (c’est-à-dire : elle a des conséquences négatives si elle est entre de mauvaises mains, par exemple celles des capitalistes). En fait, Marx affirme que cette théorie de la neutralité des techniques est née dans la période de l’industrialisation, au moment où les forces productives prenaient leur forme indifférente au commerce du travail vivant (7). Notre société n’est plus exactement une société capitaliste traversée par un conflit entre capitalistes et prolétariat. Elle est une société technicienne dans laquelle un système technicien s’est installé. La société technicienne n’est pas exactement ce système et il y a donc tensions et conflit. « Et de même que la machine provoque dans le milieu naturel des perturbations, des désordres et met en question le milieu écologique, de même le système technicien provoque désordres, irrationalités, incohérences dans la société, et met en question le milieu sociologique » (8). Les technocrates cherchent précisément à soumettre la réalité sociale au système technicien (qui deviendrait si cela réussissait une véritable mégamachine) (9).
Une erreur fréquente est de faire croire que l’autonomie dont parle Ellul à propos du système technicien veut dire qu’il « marche tout seul ». En réalité, on peut mieux comprendre la démarche de Ellul, qui peut paraître ambiguë, à partir du travail de Marx sur l’économie de son temps.
Quand Marx reprend les travaux des économistes classiques, fondateurs de la science économique, il prend acte que la réalité économique est correctement décrite par cette nouvelle science, tout en faisant abstraction du travail vivant. Cela signifie que la réalité économique a éliminé l’homme. La science économique a fait du travail une réalité abstraite, en tant que producteur de « richesses », n’importe lesquelles (ce que mesure le fameux PNB). Dans la société capitaliste, l’abstraction du travail est une vérité pratique, qui est à la base du travail de Marx consistant à dégager les principes d’une économie politique complétant celle des libéraux, qui ne s’interrogent pas sur le pourquoi des lois économiques. Pour cela il faut comprendre comment l’homme a été éliminé et voir ce que sa réinsertion dans la théorie économique implique (10). En l’occurrence, cela permettra à Marx de construire sa théorie de la plus-value. Celle-ci montre que la valeur est créée par la force de travail de l’ouvrier, en tant qu’elle est vendue au patron contre une rémunération qui équivaut à l’entretien de cette force de travail. Dans la société capitaliste, la valeur (que les sciences économiques nomment richesse) est créée parce que l’ouvrier produit plus qu’il ne lui est strictement nécessaire de consommer, contraint qu’il est à vendre sa force de travail et à permettre au patron de l’utiliser dans ce sens.
Par conséquent, dire l’autonomie du système technicien n’est pas nier l’expérience humaine, mais présenter une réalité fondamentale qui existe par elle-même, en tant que préalable à cette expérience. Ellul écrit : « Je ne prétends donc pas fournir la réalité, mais un certain donné indispensable pour connaître cette réalité. Il n’y a en ces matières aucune réalité objective, indépendante de ce que vit l’homme, mais ce que vit cet homme ne se ramène pas à sa subjectivité. Il faut bien tenir compte des règles qui lui sont imposées, des obstacles qu’il rencontre, etc. (...) Ainsi, en décrivant le système, je n’exclus pas les initiatives et choix des individus, mais seulement la possibilité que tout s’y ramène. Je ne donne pas "ce qui se passe", "ce qui est" mais ce que l’homme va modifier, accélérer, perturber, etc. » (11).
De même que Marx met en relation des réalités qui étaient présentées séparément par les économistes classiques (monnaie, production, ...), Ellul souhaite donc changer notre attitude à l’égard des objets techniques, qui sont habituellement traités de façon isolée par les spécialistes. Là encore, un contre-sens courant consiste à faire de Ellul un opposant aux techniques, un « technophobe ». Comme Marx, l’analyse de Ellul porte sur les réalités de son temps. Ellul ne fait pas une philosophie des techniques qui serait valable à toutes les époques. Faire de lui un technophobe, c’est très mal comprendre la conversion du regard que demande une lecture attentive de sa présentation du système technicien. La vraie question qu’il pose n’est pas de savoir évaluer positivement ou négativement telle technique, mais de percevoir un ensemble technique fait de relations entre plusieurs techniques, alors que le sens commun considère que nous avons affaire successivement à une voiture, à la comptabilité, à l’ordinateur, qui sont autant de moments séparés. Chaque secteur, du fait de la spécialisation, se développe indépendamment des autres... en apparence. Ce n’est qu’en faisant abstraction de ces relations entre techniques qu’il est permis de penser l’homme comme souverain, trônant au milieu de ses objets. Il y a comme un réflexe de panique, y compris chez les intellectuels, nous dit Ellul, qui commande de considérer les appareils, les méthodes, les objets, sans relations.
L’autonomie du système technicien se déclare à partir des jugements des techniciens de tout rang sur les nécessités de faire croître l’efficacité et l’intégration du système (12). Les techniciens étant imbus de l’idéologie technicienne, on peut en référer au système lui-même, clos sur lui-même pour connaître ses lois propres. Ceci est très proche de la théorie des champs de Bourdieu (13). Tandis que pour Marx (et pour Bourdieu) le capitaliste est le capital fait homme, pour Ellul le technicien est la technique faite homme.
Le phénomène d’abstraction, essentiel pour comprendre le système technicien présenté par Ellul, est non moins essentiel dans la pensée de Marx sur le travail. A l’époque de Marx, celui-ci subit une évolution majeure puisque le produit du travail, comme le travail lui-même, devient une marchandise. Le produit du travail, quel qu’il soit, n’est plus destiné à être utilisé, mais avant tout à être vendu. Une telle abstraction du travail devient une vérité pratique, et non pas seulement un concept des économistes. A cela s’ajoute l’abstraction des besoins humains par l’argent, puisque le production de marchandises n’a pas pour but de satisfaire ces besoins, mais de faire déplacer l’argent (14).
Les évolutions ultérieures des forces productives ont confirmé ce mouvement d’abstraction, au sein duquel les mathématiques et l’informatique jouent un rôle essentiel. Le concept d’information est très proche de celui de l’argent. De même que l’argent joue le rôle d’un signifiant absolu, équivalent à toutes les « richesses » possibles, l’information est la forme de tout message transmis, détachée du sens du message. La forme du message, l’information, est ce qu’il est possible de traiter abstraitement selon les règles de la logique des mathématiques, chose que sait faire un ordinateur avec une performance sans comparaison avec celle de l’homme. Le système technicien existe en tant que système par les relations d’informations (15). Ce faisant, nous ne marchons pas vers le socialisme, nous dit Ellul, mais en face d’un accroissement du système technicien. Il ne faut pas voir autrement la montée de l’économie des services, l’économie de l’information, dans les sociétés capitalistes développées. Tout ce qui joue le rôle de facteur de corrélation du système technicien, en permettant son accroissement, possède donc une valeur marchande. L’information devient donc une richesse.
Ellul affirme donc que les forces productives ne jouent plus le rôle d’« infrastructure » comme dans la théorie marxiste. Au contraire, les forces productives ne peuvent se développer que s’il y a une « infrastructure sociale d’organisation susceptible à la fois d’effectuer les recherches indispensables à un tel progrès, et d’accueillir dans le corps social ce progrès. Le mécanisme de production est conditionné par les services » (16). Le système technicien déborde donc les forces productives, pour inclure toutes les techniques qui en apparence ne produisent rien de concret (transports, marketing, administration, etc.), mais qui en réalité leur permettent de croître indéfiniment.
Ce constat très actuel de l’accroissement du secteur tertiaire n’en signifie pas moins une aliénation toujours renouvelée, puisque la responsabilité des individus servant une telle progression ne peut que diminuer. « L’homme qui souffrait en régime capitaliste par les à-coups et l’insatisfaction spirituelle, qui souffre en régime communiste de la peur et de la contrainte, se trouve délivré par l’adaptation lorsque dans l’un ou l’autre de ces régimes le primat technique se révèle, car même les besoins spirituels de l’homme sont ici comblés partiellement du fait des propagandes, mais aussi parce que la technique exige de lui sa participation active » (17).
Marx montre l’unité du système économique, qui lie ensemble production, consommation, distribution et échange. Et celui-ci repose en définitive sur la production (18). Ceci est aussi un aspect fondamental de la démarche intellectuelle de Ellul. Le système technicien est ainsi le facteur commun d’un ensemble de phénomènes généralement décrits de façon séparée (consommation, industrie, bureaucratie, information, etc.). La consommation, notamment, est appréhendée à partir des nécessités du système technicien. Ainsi, « les objets sont objets de notre mépris profond. Mais alors ? c’est qu’en réalité ces objets n’ont aucune espèce de valeur ni d’importance, ils ne sont là que comme produits du mécanisme technique. Ce qui caractérise cette société ce n’est pas l’objet c’est le moyen. Ce n’est pas l’envahissement par des objets mais la multiplication à l’infini des moyens. » (19).
D’ailleurs, le développement continu des techniques exige qu’elles se fassent oublier et que leur présence matérielle s’éloigne de notre vue. Il exige qu’elles soient « transparentes », comme disent les ingénieurs aujourd’hui et que, finalement, le travail vivant lui-même se fasse oublier ! Là encore on retrouve la démarche marxienne consistant à comprendre à quel endroit l’analyse économiste de la production de valeur dans la société capitaliste a éliminé l’homme. L’idée de l’avènement d’une société de loisir peut alors être critiquée pour cette même raison, puisque sa production elle-même est encore saturée de dispositifs techniques, donc de travail. La nécessité de faire oublier le système technicien et l’ennui au travail produit des techniques et du travail supplémentaires (médias et production culturelle, tourisme, etc.). Ainsi s’explique ce paradoxe : la mobilisation intense de l’homme pour le travail produit en lui la conviction de la société de loisir. Pour le dire autrement, les nuisances produites par le système technicien, plutôt qu’elles ne remettent en question ses prémisses aliénantes, sont des occasions supplémentaires de mettre sur le marché de nouveaux travailleurs.
Prolongeant les préoccupations de Marx sur le travail, qui fonde le primat de la production sur les autres aspects économiques, les analyses d’Ellul permettent donc de désamorcer bien des discours sur la prétendue liberté du consommateur. Quand les techniques de masse permettent de faire consommer tel ou tel produit, ce sont elles qui créent les besoins et l’urgence à les satisfaire. La réalisation des désirs emprunte une voie technicienne obligatoire puisque rien n’est gratuit, la propagande publicitaire se chargeant de fabriquer des images de produit-marchandises débarrassées de toute trace des techniques qui sous-tendent leur production. Le statut de consommateur est donc une nécessité du système technicien autant que du capitalisme, nécessité que l’on ne peut comprendre et critiquer que par la démarche commune à Marx et Ellul : comprendre comment fonctionnent respectivement, le capitalisme et le système technicien, puis comprendre comment l’homme en a été éliminé.
Deun
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(1) Jacques Ellul, La pensée marxiste. Cours professé à l’Institut d’études politiques de Bordeaux de 1947 à 1979, La Table Ronde, 2003.
(2) La pensée marxiste, p. 227.
(3) La pensée marxiste, p. 242.
(4) On mesure alors l’écart entre le propos de Ellul sur le système technicien et les recherches micro-sociologiques sur l’usage des techniques. Ces recherches semblent avoir développé une capacité à entretenir le mystère de leurs objets de recherche, tout en répondant à une demande sociale de court terme concernant la connaissance détaillée des " pratiques " de tel ou tel segment de la population. Plus généralement, les sciences sociales ont ainsi renoncé au caractère prédictif normalement attaché aux théories scientifiques (prêtant le flan à la guerre médiatique entre sciences " dures " et sciences humaines), et s’en contentent très bien. On pourrait en dire autant des techniques marketing, qui elles par contre doivent faire avec l’instabilité des marchés, qui est une réalité.
(5) Jacques Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004 [première édition, 1977], p. 58.
(6) Le système technicien, p. 56.
(7) Le système technicien, p. 161.
(8) Le système technicien, p. 30.
(9) L’intention des techniciens peut être relayée par d’autres groupes sociaux, comme ceux qu’Ellul appelle les " Utopistes ", de par leurs promesses de liberté totale et de suppression du pouvoir politique. (p. 31).
(10) Le système technicien, p. 97. La pensée marxiste, pp. 108-119.
(11) Le système technicien, p. 98.
(12) Le système technicien, p. 134.
(13) Ce que peut apporter la théorie de l’habitus de Bourdieu au thème de « la technique comme milieu » de Ellul fera l’objet d’un prochain texte.
(14) La pensée marxiste, p. 227
(15) Le système technicien, p. 102.
(16) Le système technicien, p. 75.
(17) Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, Economica, 1960, p. 208.
(18) La pensée marxiste, p. 120.
(19) Le système technicien, p. 55.
Salut ! Cela faisait un moment que je voulais réagir à l’excellentissime titre de la version définitve de l’article de Deun : l’élimination de l’humain !
En fait derrière tout les clichés - produits et entretenus par les différents marxismes - que l’on peut avoir sur l’oeuvre de Marx, se profile une thèse décisive et centrale de Marx, qui constitue le seul apport de Marx.
Cet apport ce n’est même pas les critiques internes qu’il fait à l’Economie politique (entendre, la science économique) ou encore son analyse du capitalisme, NON !
L’apport de Marx est une ontologie nouvelle qui apparait à travers une critique radicale du langage (dans ses termes de l’idéologie, mais il ne faut surtout pas comprendre là l’idéologie du capitalisme, c’est toute idéologie dont il s’agit). Pour Marx, la réalité réelle, la seule vérité est celle du VIVANT. C’est tout ! voilà résumer le fondement même de la pensée de Marx. Plus rien n’importe ! Tout ce qu’il peut raconter après, toutes les théories - pertinentes ou fumeuses - qu’il déblattère, ont leur propre fondement ontologique dans cette affirmation principielle.
Explication... Ce qui est " vivant ", c’est la subjectivité radicale au sein de la praxis de l’homme : c’est-à-dire... Quand on exécute une tâche (on se lève par exemple et on va se chercher une bière dans le frigo...), ce que la science appelerait un " mouvement objectif ", n’est autre qu’une praxis subjective. L’individu que nous sommes ne peut pour Marx être défini par la pensée ou la conscience, structure de l’objectivité. Pour Marx, l’individu qui crée l’économie ne s’est pas créé lui-même, l’homme est naturé et non naturant (chose auxquels les marxistes non jamais rien compris), c’est-à-dire : l’homme est immergé dans la vie, submergé par ses besoins, l’homme participe sans qu’il l’ait voulu, à l’engendrement initerrompu du vivant qui fuse à travers lui. La vie travaille (l’utilisation ici du terme de travail est capital pour après comprendre ce que Marx appelle travail et valeur) sans cesse de façon pulsionnelle, subjective, sans distance vis-à-vis de soi, dans un écrasement pathétique de Soi à Soi, à transformer son malaise (faim, froid, douleur...) en auto-accroissement d’elle-même en soi (dépassement de soi, bien-être, satisfaction, débordement de joie, quand la vie est gorgée d’elle-même...). Point barre ! Marx c’est fini, y’a plus rien à voir !
A part que toute l’analyse du capitalisme faite par Marx vient de la reconnaissance du fondement ontologique absolu dans ce Vivant. Voilà pourquoi la critique de Marx est si virulente, c’est parce qu’elle est bâti sur cette affirmation ontologique inouïe.
Maintenant, Marx n’a plus qu’à facilement dégager une théorie du travail puis une théorie de la valeur.
Théorie du travail : Pour Marx ce que nous appelons le monde n’est que l’effet de cette praxis subjective qui le transforme. L’univers économique est coextensif à l’histoire de cette formidable transformation. Il repose en effet sur la " force de travail " des individus qui produisent plus qu’ils ne consomment. Or, ce travail n’est pas mesurable, calculable, il est inobjectivable en raison de l’effort subjectif diversement vécu par les Vivants. Si travail il existe, il n’existe qu’un travail subjectif . Le drame qu’est le capitalisme, c’est que pour échanger les produits de ce travail subjectif, il a fallu inventer des équivalents objectifs abstraits prétendant le mesurer. L’argent, valeur d’échange à l’état pur, prétend alors représenter - grâce à ces équivalents objectifs abstraits -, le travail subjectif : un bluff ontologique où le langage (le mot) l’emporte sur la chose. Or pour Marx la réalité économique est immatérielle : elle n’est ni celle de l’individu ni celle de l’univers matériel (encore quelquechose dont les marxismes n’ont strictement rien compris).
La valeur que créée le travail subjectif n’est pas quantifiable, elle est subjective. La détermination de la valeur du travail subjectif est très difficile : comment dire " l’éprouver " ? comment narrer le pathos ?
L’individu crée plus de valeur d’usage qu’il n’en a pour lui même (voilà déjà un fondement du paradigme de la croissance et de son idéologie : sur ce point d’ailleurs on voit bien que nous autres décroissants nous ne devons pas dénoncer seulement l’idéologie de la croissance, mais reconnaître à travers l’oeuvre de Marx, le fondement ontologique même de la croissance). C’est-à-dire qu’il y a un " surtravail " individuel (créateur de plus-value) dans le capitalisme, à cause de la substitution ontologique qu’il institue, passant du rapport entre valeur d’usage/ travail subjectif en un rapport valeur d’échange / travail idéologique. Grâce à cette rupture ontologique et historique (que Marx situe lors de la mutation des agriculteurs à l’ère industrielle en Angleterre - mais ce genre de datation me semble suspect) ce n’est plus la valeur d’usage (ce dont la vie a besoin) qui est le moteur du système mais l’accroissement du capital, c’est-à-dire qu’un écart s’est créé entre ce dont la vie a besoin et ce qu’elle peut produire. Bref la vie des individus ne sert plus à faire vivre la vie, mais à produire de l’argent. Marx dit alors que le Capital est tel un vampire pompant le sang des Vivants, pour produire de l’argent comme un poirier produit des poires. Le travail n’est plus dès lors la praxis d’un travail subjectif où la vie travaille à transformer, dans un écrasement pathétique de soi à soi, son propre malaise en un auto-accroissement d’elle-même en elle-même. Désormais le travail n’est plus qu’une simple détermination économique dans le système, il n’en est plus le moteur. Alors que la production visant la satisfaction des besoins est limitée (valeur d’usage), l’élimination de la vie par des idéalités, permet la production illimitée de l’argent (valeur d’échange). Le procés réel de l’économie de la vie est désormais démis de sa finalité vitalité, pour la recherche d’un développement infini de la production. Le procès actuel de l’économie repose sur du vide !
Marx, Michel Henry et la technique :
Je quitte Marx pour Michel Henry, car Marx à son époque n’a pas vu les effets de la mutation technique sur le capitalisme, et c’est normal. Mais à l’image de J. Ellul qui s’inspire de Marx pour élaborer son analyse de la technique comme tu nous le montres Deun dans ton article, Henry fait lui aussi partir son analyse de la technique de l’oeuvre de Marx. Que dit Henry (rapidement) :
La technique sert dans le nouveau procès de l’économie (le capitalisme) à augmenter la productivité pour accroitre la plus-value. Or la technique ne fait pas que remplacer le travail subjectif par des idéalités comme le fait le capitalisme (car dans le capitalisme même si celui-ci croit représenter le travail subjectif par des idéalités, il n’y arrive pas, car la vie est toujours là, elle n’est pas éliminée : c’est d’ailleurs le fondement ontologique de ce que Marx appelle d’ailleurs la contradiction du capitalisme. Cette contradiction entre la vie et son idéalité, génère donc ce que nous appelons aujourd’hui les " conflits sociaux "). Bon en effet, la technique va bien plus loin que le capitalisme car elle ne fait pas que nier le travail subjectif elle l’élimine carrément en le remplaçant par des automates. Dans la technique, l’action n’est plus le produit d’un sujet, d’une subjectivité, elle est le fonctionnement objectif d’une machine.
Mais ce que ne comprend même pas le capitalisme, c’est la technique enraye son propre procès économique actuel. En effet, l’élimination du travail vivant et non plus sa simple négation, entraine l’incapacité même à produire de la valeur d’échange. Valeur d’échange (idéalité du travail subjectif), rappellons le, qui était une prétention à objectiver le travail subjectif. La valeur d’échange gardait donc un fondement minime dans la réalité du travail subjectif, même si la tension instituée entre la Vie et l’idéalité était et est encore, une source de conflits.
Dans la mutation technique du procès de l’économie (capitalisme), le nouveau procès repose désormais sur du vide, M. Henry dit, sur de la mort ! Alors que le capitalisme avait encore un pied dans la vie !
Henry alors, comme Marx analysait la contradiction du capitalisme, analyse la contradiction du nouveau procès de l’économie engendrée par la technique : Il y a pléthore de biens (produit donc par la technique sans l’homme) et pas d’argent (puisque la technique détruit la possibilité même de la valeur d’échange puisqu’elle élimine carrément le travail subjectif) pour en acheter !
Avec la technique, véritable empire de la mort, le capitalisme se donne lui-même la mort ! Le techno-capitalisme qui a perdu sa référence ontologique à la vie, entre dès lors dans une crise permanente... Quand le procès de production sera devenu purement technique, il n’y aura ni travailleurs, ni salaires, ni hommes... La terre ne sera même plus recouverte d’un blanc manteau de magasins (la décroissance ne serviva plus à rien, puisque l’on ne pourra même plus consommer !). Ici, là-bas comme ailleurs, partout l’empire de la mort qu’est la technique nous enveloppera...
Pour retrouver les passages de M. Henry sur la technique voir deux chapitres dans son ouvrage paru en 1987, La Barbarie :
" La science jugée au critère de l’art ".
" La science seule : la technique ".
il faut aussi le chapitre " L’empire de la mort : l’univers technico-économique " dans Du Communisme au Capitalisme : théorie d’une catastrophe, que M. Henry écrit en 1991 au moment de la chute de l’Empire soviétique. Rappelons que pour Henry l’élimination de fait de l’individu vivnt dans le système techno-capitaliste rejoint la négation théorique de cet individu dans les marxismes et régimes marxistes.
Monsieur ou Madame avez-vous lu un seul texte de Marx avec autre chose que vos oeillères marxistes, léninistes, marxiennes ou marxologiques et votre imaginaire fossilisé ?
Marx a totalement refusé l’interprétation du travail chez Ricardo et des autres imbéciles de l’économie.
Si tels les vieux néo-marxistes-altermondialistes vous ne cessez d’opposer le travail au capital, il est bien évident que Marx finalement vous incommode tant. Je me permets de vous renvoyer pour peut-être faire un peu décollé la profondeur de votre propos (et au passage décoloniser votre imaginaire économiciste et progressiste) aux 2 tomes du Marx de Michel Henry (Tel, Gallimard, 1976) ainsi qu’aux livres de R. Kurz, Lire Marx (chez Lignes) et d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoel, 2003.
Peut-être comprendriez-vous alors que " la lutte des classes a été la forme de mouvement immanente au capitalisme, la forme dans laquelle s’est développée sa base acceptée par tout le monde : la valeur " (Jappe). Et si le battement de coeur de la Vierge marxiste effarouchée vous monte au poitrail, il faudra alors peut-être encore considérer que " les marxismes sont l’ensemble des contre-sens qui ont été faits sur Marx " (M. Henry).
http://www.michelhenry.com/marx.htm
http://www.forumsocialpaysbasque.org/article180-fr.html Bien le bonjour à Papa Staline,
Clément