
« Ceux qu’on appelle les " décroissants " et les mouvements de chômeurs pourraient se réclamer de cette lecture de Marx », écrivait récemment le sociologue Laurent Jeanpierre [1] à propos de l’ouvrage du philosophe et historien américain Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale.
La « critique radicale du travail », dîtes encore « nouvelle critique de la valeur » [2], est en partie présente dans l’univers intellectuel décroissant, qui lui-même est une véritable « auberge espagnole » où l’on trouve tout et son contraire, voire tout simplement un militantisme « bobo » ou l’appel à la croissance d’une « administration du désastre ». Serge Latouche cite par exemple le célèbre Manifeste contre le Travail du groupe allemand Krisis, ou les écrits du penseur allemand Robert Kurz, bien que les présupposés proches du « nominalisme réaliste » et le subjectivisme de Latouche soient à l’opposé du « fétichisme objectif » défendu par l’École de Krisis [3]. En France, au soir de sa vie lorsque qu’il retraçait son itinéraire intellectuel, André Gorz lui aussi, penseur majeur de la décroissance, cite bien sûr Sartre, dont l’œuvre a été pour lui « formatrice », Marx, Ivan Illich, Jean-Marie Vincent mais aussi pendant ces dernières années, les théoriciens de la « critique du travail » tels que Frithjof Bergmann, Moishe Postone, ou Robert Kurz [4]. Il racontait dans une de ses dernières interviews, que « Ce qui m’intéresse depuis quelques années, est la Nouvelle Interprétation de la théorie critique de Marx publiée par Moishe Postone chez Cambridge University Press. Si je peux faire un vœu, c’est de la voir traduite en même temps que les trois livres publiés par Robert Kurz » [5].
Depuis sa publication en 1993, le livre Temps, travail et domination sociale de Moishe Postone, a inspiré des louanges de tous les courants de la critique en sciences sociales. Traduit en français au printemps 2009 par les éditions « Mille et une nuits » , il soutient que la « domination sociale » comme mentionnée dans le titre, est produite par le travail lui-même, et pas seulement par les mécanismes du marché et de la propriété privée. Avec plusieurs ressemblances avec l’école de la revue Krisis en Allemagne (et le travail de Robert Kurz et Norbert Trenkle), c’est désormais le travail que l’on voit comme une barrière à l’émancipation humaine plutôt que comme la clef de ce dépassement. En trouvant, à ce degré, une convergence entre les buts du capitalisme et ceux des autres États du vieux socialisme, Postone ne se contente pas du rejet des systèmes précédents. Un des aspects les plus vivifiants de son livre est la tentative de renouer avec une nouvelle théorie sociale critique. Ci-dessous, a été traduite une courte interview de Postone expliquant brièvement sa réflexion critique.
Interview par Sali Selcuk parue dans Yarim, Istanbul, février 2005.
Kobayashi.
1. Vous reformulez les catégories de base de la critique faites par Marx de l’économie politique. Selon vous : où le Marxisme se révèle-t-il insuffisant de nos jours, quand il cherche à expliquer la société capitaliste ?
2. Le " travail ” semble être la catégorie de base qui constitue la vie capitaliste, comme vous le prétendez. Peut-on formuler aujourd’hui une critique intelligente du capitalisme sans critiquer le travail ?
Ma reformulation des catégories centrales de la critique chez Marx de l’économie politique, est influencée en partie par les importantes transformations historiques globales depuis 1973. Rétrospectivement, à partir de ce bon point de vue qu’est le début du 21ème siècle, nous pouvons voir plus clairement que le capitalisme a existé dans un certain nombre de configurations historiques différentes - par exemple, le capitalisme libéral du 19ème siècle, le 20ème siècle du capitalisme “ Fordiste” d’État-centralisé et, maintenant, le capitalisme mondial néo-libéral. Cela indique que l’histoire du capitalisme ne peut pas être saisie de manière précise comme un développement linéaire. Ce qui est plus important, cela indique aussi très fortement que les caractéristiques les plus essentielles du capitalisme ne peuvent être identifiées complètement avec aucune de ses multiples configurations historiques spécifiques.
Par une lecture attentive des catégories les plus fondamentales de la critique de Marx de l’économie politique, j’ai essayé de saisir les caractéristiques les plus essentielles du capitalisme - celles qui caractérisent le cœur de la formation sociale à travers ses configurations historiques diverses. Sur cette base j’ai soutenu que le marxisme traditionnel a pris les caractéristiques de base du capitalisme libéral - la propriété du marché et la propriété privée des moyens de production - comme étant les caractéristiques les plus fondamentales du capitalisme en général. Il a alors considéré la catégorie de travail comme le point de vue d’où le capitalisme pourrait être critiqué. Le capitalisme est venu s’identifier avec la bourgeoisie ; le socialisme avec le prolétariat.
Cependant, selon mon interprétation, loin d’être le point de vue de la critique du capitalisme, le travail dans le capitalisme constitue l’objet central de la critique de Marx, et est au cœur des catégories principales de Marx, celles de la marchandise et du capital. J’ai soutenu que le cœur de la formation sociale est une forme historiquement spécifique de médiation sociale constituée par le travail - à savoir, la valeur. Cette forme de médiation (qui est aussi une forme de richesse) est en même temps une forme historiquement spécifique de domination qui peut être exprimée par la domination de classe, mais n’est pas identique à elle. C’est abstrait, sans aucun localisation particulière et c’est aussi temporellement dynamique. Cette forme de domination, qui apparaît comme une nécessité externe, plutôt que comme sociale, produit le mode de production dans le capitalisme aussi bien que son caractère intrinsèquement dynamique.
Il est bien sûr impossible même de commencer à entrer dans la complexité des questions soulevées, mais plusieurs implications importantes apparaissent, elles sont que la production industrielle, qui surgit historiquement sous le capitalisme, ne représente pas la base du socialisme, mais est intrinsèquement capitaliste ; que le problème avec la croissance dans le capitalisme n’est pas seulement qu’elles soit en crise, mais que c’est la forme de la croissance elle-même qui est problématique ; que l’existence de la classe bourgeoise ne soit pas le nec plus ultra définissant la caractéristique du capitalisme et qu’un capitalisme d’État (brièvement décrit par Marx dès 1844) peut et a existé ; finalement, que le prolétariat soit la classe dont l’existence définit le capitalisme et que le fait de surmonter ce capitalisme implique l’abolition, pas la glorification, du travail des prolétaires.
Le marxisme traditionnel était déjà devenu anachronique de différentes façons au 20ème siècle. Il était incapable de fournir une critique fondamentale des formes du capitalisme d’État mentionné comme le “ socialisme réellement existent ”. De plus, sa compréhension de l’émancipation est apparu de plus en plus anachronique, au vu des aspirations constituées, des besoins et des motivations qui sont venues s’exprimer dans le dernier tiers du 20ème siècle dans les prétendus “ nouveaux mouvements sociaux ”. Tandis que le marxisme traditionnel a eu tendance à affirmer le travail du prolétaire et, de là, la structure de travail qui s’est développée historiquement, comme une dimension du développement du capital, les nouveaux mouvements sociaux ont exprimé une critique de cette structure du travail, de temps en temps, sous forme peu développée et débutante. Je soutiens que l’analyse de Marx est celle qui indique un au-delà de la structure existante du travail.
3. Selon vous, l’écroulement du socialisme n’est pas la fin d’un projet alternatif, mais la fin du fordisme. Comment et quand le fordisme a dépassé ses limites ?
4. Le capitalisme est en train de plus en plus de relâcher sa concentration dans l’État et ne peut donc pas seulement être pensé en termes d’État national. Comment est-ce possible - dans ces circonstances - de formuler une éventuelle émancipation ?
Vu rétrospectivement, il semble de plus en plus clair que le communisme soviétique n’a pas représenté, dans aucun sens significatif, le fait de surmonter le capitalisme (c’est-à-dire le socialisme). C’est non seulement le cas du fait, comme tant l’on noté auparavant, du caractère non-démocratique et oppressant du régime, mais aussi parce que la hausse, l’apogée et le déclin de l’Union soviétique suivent la trajectoire historique de la hausse, de l’apogée et du déclin du capitalisme Fordiste d’État-centralisé. Cela suggère que l’Union soviétique doive être comprise comme une variation du capitalisme d’État-centralisé pendant l’époque Fordiste, une variation dont la forme spécifique a été intrinsèquement rapprochée de sa tentative de créer un capital national (dans ce cas, public) sur la base d’une forme rapide et brutale de ce que Marx a appelé “ l’accumulation primitive ”. Un projet de constitution du capital sur un niveau national ne peut, à aucun niveau, être similaire à un projet de dépassement du capital.
Un résultat de l’histoire de l’idéologie du socialisme dans un seul pays, est que la critique marxienne du capitalisme qui touche au fondement de son cœur historique et, donc, temporel, a été remplacée par une vue du monde qui était spatiale dans son cœur (l’idée “ des camps ” socialistes et capitalistes) - une idéologie qui a ironiquement représenté une extension du “Grand Jeu ” du 19ème siècle.
Les limites de la configuration fordiste d’État-centralisé du capitalisme ont été révélées par la crise du début des années 1970, qui ont mené à un démantèlement de cette configuration (bien qu’il y a là différentes interprétations des fondements de cette crise). Finalement une nouvelle configuration mondiale néo-libérale du capitalisme est apparue. C’est remarquable à cet égard que le déclin rapide de l’Union soviétique a commencé dans les années 1970 et pas dans les années 1980, c’est-à-dire pas à la suite de l’Afghanistan ou de l’intensification de la course aux armements avec les États-Unis. La forme soviétique de centrisme d’État a prouvé sa trop grande rigidité pour s’adapter à la crise des années 1970. D’autre part, la politique de Deng Xiaoping en Chine pourrait être interprétée comme l’expression d’une perspicacité sur le fait que l’âge du centrisme d’État était terminée (au moins pour le moment).
L’écroulement de l’Union soviétique signifie en aucun sens la fin du projet socialiste - dans le sens d’une critique fondamentale du capitalisme qui indique la réalisation d’une émancipation potentielle que le capitalisme à la fois produit historiquement et, cependant, contraint et sape en même temps. Et, cependant, cet écroulement manifeste beaucoup de désorientation. Cette désorientation exprime, en partie, les effets historiques négatifs du marxisme-léninisme sur l’imaginaire socialiste. D’une part, il exprime aussi, en partie, les difficultés à formuler une critique socialiste dans une telle époque post-étatiste, tandis que la critique de la propriété du marché et de la propriété privée des moyens de production, n’est pas concentré le plus fondamentalement sur de telles relations bourgeoises. Et travailler pourtant vers une telle critique - qui entraînerait aussi le recouvrement d’une notion d’internationalisme qui n’est pas simplement une formulation idéologique d’une vue du monde essentiellement nationaliste (défendant " le camp socialiste ") - est absolument crucial. Il est crucial parce que le capitalisme est vraiment mondial et ne peut pas être vraiment compris comme le colonialisme, c’est-à-dire comme l’imposition de valeurs occidentales et des institutions sur d’autres parties du monde. Le capitalisme peut avoir conditionnellement surgi à l’Ouest, mais il a fondamentalement transformé l’Ouest, de même qu’il transforme le reste du monde. La seule théorie qui fournit une base adéquate pour une théorie critique rigoureuse du capitalisme mondial a été articulée pour la première fois par Marx. Les théories critiques qui étaient apparemment si puissantes dans les années 1970 et les années 1980, comme le post-structuralisme, sont impuissantes face au capitalisme mondial. L’échec à construire sur le leg intellectuel de Marx en formulant une théorie critique post-traditionnelle du capitalisme, laisse le champ de la critique aux formes extrêmement réactionnaires et dangereuses “ d’anti-capitalisme” et “d’anti-impérialisme” qui ne sont pas plus émancipateurs que l’’avaient été "l’anti-capitalisme" fasciste et "l’anti-impérialisme" durant la première moitié du 20ème siècle.
Traduction par : Dema Pomme
[1] dans Le Monde des Livres du 13 février 2009.
[2] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoel, 2003
[3] Il apparaît de plus en plus aujourd’hui que le nouveau concept de “ fétichisme de la marchandise ”, qui n’a plus rien à voir avec une mystification de la conscience (une représentation inversée), constitue la partie centrale de l’héritage intellectuel de Marx. Le “ fétichisme de la marchandise ” n’est pas seulement une fausse représentation, et encore moins une adoration exagérée des marchandises. Le " fétichisme " va désormais être référé à la structure même de la marchandise. C’est alors une théorie du " fétichisme objectif " (Jappe) ou radicalisé, c’est-à-dire que tant qu’existent la valeur (objectivation de la fonction spécifique qu’a le travail sous le capitalisme), la marchandise et l’argent, la société est effectivement gouvernée par l’automouvement des choses créées par elle-même, et non pas par une manipulation subjective des classes dirigeantes. Les sujets ne sont pas les hommes, mais bien plutôt leurs relations objectivées. C’est que le fétichisme, note Postone, doit être analysé " en termes de structure de relations sociales constituée par des formes de praxis objectivantes et saisie par la catégorie du capital (et donc de la valeur). Le Sujet de Marx, comme celui de Hegel, est alors abstrait et ne peut pas être identifié avec aucun acteur social " (Postone, Time, p.75-76, version américaine). Ici le fétichisme consiste donc dans des rapports réifiés. Il est le monde “ réellement renversé ” du capital, où le travail abstrait (qui n’est pas le travail immatériel !) devient le lien social, une médiation sociale qui se médiatise par elle-même, en réduisant le travail concret à une simple expression du travail abstrait. C’est à partir de ce concept qu’on peut bâtir une critique radicale de la marchandise, de l’argent, de la valeur, du travail et de la politique, c’est-à-dire une critique qui ne se limite pas à décrire les luttes menées autour de leur gestion et de leur distribution (la “ lutte des classes ” traditionnelle), mais qui reconnaît que ces catégories elles-mêmes font problème : elles sont propres à la seule modernité capitaliste, et sont responsables de ses côtés destructeurs et auto-destructeurs.
[4] Ce qui était contradictoire avec l’éloge qu’a fait Gorz du « revenu inconditionnel » et avec ses positions dans L’immatériel, voir notamment les critiques qu’Anselm Jappe lui adresse, dans Les Aventures de la marchandise, p. 269 et ce chapitre
[5] in Le Nouvel Observateur, le 14/12/2006. Voir aussi son dernier livre théorique, Ecologica, Galilée, 2008, p. 110 et suivantes.
Le capitalisme stade suprême du militarisme
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Sur le sujet traité on peut dire en effet que le « Travail ( salarié) » ne s’oppose pas au Capital. Il en fait partie intégrante, non seulement dans le cadre de la production en tant que « Capital variable », lorsque les choses son analysé du point de vue de l’économie politique, mais c’est aussi en tant qu’individu conquis transformé, métamorphosé en en « travailleur salarié », lorsque l’on analyse les choses sur une base écologique. Le capitalisme se sert et croit au détriment de l’écosystème et des sociétés rurale et primitive. Ce que Karl Marx appelle « accumulation primitive du capital » est en fait, le fonctionnement essentiel et toujours actuel du Capital. Les « Canalisations de l’Archipel du Goulag » représente « l’accumulation primitive du Capital » pour la Russie soviétique. L’Archipel du Goulag est « La Conquête de l’Est » de la Russie, l’équivalent de « La Conquête de l’Ouest ». Dans cette opération en Amérique le capitalisme a progressivement substitué aux Bisons et aux Indiens en Amérique, un population domestiqué d’abord de petit cultivateur et de bovidés d’occupation du terrain conquis puis très rapidement de « travailleurs salariés » et d’animaux d’abattoir élevé « hors sol »... Pour la France la « Francafrique » représente de la même façon une « accumulation primitive » permanente. La guerre est donc centrale et permanente dans l’accumulation du capital. Il faut donc considérer, plus que l’analyse conceptuelle sur le rapport « Travail » et « Capital », le Capitalisme comme l’utilisation terminale de l’écosystème, et sur cette base là comprendre le Capitalisme comme le stade suprême de militarisme... Ce qui disqualifie l’analyse strictement économique du Capitalisme.
Je tente toujours sans succès de faire de faire passer quelques Articles sur décroissance.info.
Le quatrième épisode du feuilleton « Un jardin de la France en béton armé » qui traite le sujet "Urbanisme et Totalitarisme"
« La mondialisation du STO par l’auto » où j’illustre en particulier l’idée du capitalisme stade suprême du militarisme
« L’homme sur le pont - 1984 - et sainte sœur Anne » où je mets en oposition Günter Ander et Anne Lauvergeon d’Aréva...
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