
Daniel Cérézuelle vient de publier Ecologie et Liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, Parangon, coll. après-développement, 2006. Il est né en 1948. Il a bien connu Bernard Charbonneau. Il a étudié la philosophie et la sociologie en France et aux Etats-Unis. Jacques Ellul, Hans Jonas et Jean Brun ont été ses maîtres. Il est actuellement Directeur scientifique du PADES où il dirige des recherches sur l’importance sociale de l’économie non-monétaire dans la société moderne.
Le demi-tour devant la liberté [extrait de livre].
C’est la méditation sur la dérobade de ses contemporains devant les contradictions de leur époque qui a conduit Charbonneau à penser qu’un des principaux obstacles à la maîtrise collective du changement technoscientifique, c’est le lien intime qui attache l’individu et la société.
« Plus l’esprit moderne prend conscience de l’importance de l’individualité personnelle et du poids immense des déterminations de toutes sortes qui la contredisent, et plus il tend à faire demi-tour devant la contradiction et à justifier ce demi-tour par toutes sortes de raisons. »
« La principale raison pour laquelle il est si difficile de maîtriser le développement scientifique, technique et industriel, c’est que la société n’est pas extérieure à l’homme. C’est le lien intime qui a toujours uni l’individu et la société qui explique qu’aujourd’hui il lui soit si difficile de prendre ses distances à l’égard du développement technoscientifique et de l’ordre social qui l’accompagne.
Certes, au plan objectif, puisque nous vivons désormais dans la société du développement, tout nous pousse à accélérer ce développement en y participant activement. Ainsi on ne peut faire carrière, acquérir un statut social, de l’autorité ou du prestige, bref on ne peut y exercer un pouvoir social qu’en participant d’une manière ou d’une autre à la poursuite de ce développement. Il n’y a là rien de choquant ; cette contrainte est en quelque sorte « naturelle » ; mais ce qui est plus troublant, c’est de constater qu’elle est redoublée par son intériorisation. C’est pourquoi, comme Nietzsche, Charbonneau cherche à déconstruire les modalités de ce bouclage subjectif de l’ordre social et il nous propose une analyse très pénétrante (et dérangeante) de la difficulté des hommes de cette société à reconnaître les contradictions qu’ils vivent. Je ne reprendrai pas ici le détail de cette analyse dont je me bornerai à rappeler les grandes lignes. Plus l’esprit moderne prend conscience de l’importance de l’individualité personnelle et du poids immense des déterminations de toutes sortes qui la contredisent, et plus il tend à faire demi-tour devant la contradiction et à justifier ce demi-tour par toutes sortes de raisons. » [...] « Pour Charbonneau cet obstacle n’est pas une particularité du monde moderne ; certes nous avons vu qu’il prend des formes spécifiques dans la société du développement, mais on peut le voir aussi à l’œuvre à des degrés divers dans l’esprit de tous les individus, quelles que soient les époques et les sociétés. C’est un invariant anthropologique, une sorte de péché originel social Charbonneau et Ellul avaient forgé cette notion de péché social dès le début des années trente : « L’homme en s’abandonnant ainsi commet le péché social - c’est-à-dire le péché qui consiste à refuser d’être une personne consciente de ses devoirs, de sa vocation, pour accepter les influences de l’extérieur... » « Le péché social commis, tout autre péché devient impossible, car ce n’est plus un homme qui pèche en pensée ou en acte, mais ce qui n’est plus un homme : un individu, un fragment de l’ordre social établi. Le péché le plus grave accompli, les autres ne peuvent trouver place. » Bernard Charbonneau et Jacques Ellul : Directives pour un manifeste personnaliste. Paragraphes 28 et 29.1935-1936.
Nature et liberté [Extrait de livre].
C’est au nom de la liberté que Charbonneau pose le problème de la nature dans la société industrielle.
« Pour Charbonneau, dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté ».
« Il faut préciser ici que Charbonneau n’a jamais été l’apôtre d’un retour à la nature et il ne croit pas qu’il y ait pour l’homme une manière « naturelle » de vivre qui définirait une fois pour toutes la bonne vie. Ce n’est pas la nature « en soi » que Charbonneau veut protéger : sa puissance cosmique dépasse infiniment l’homme et les galaxies n’ont nullement besoin de son respect. L’homme peut désormais se détruire biologiquement et spirituellement, mais il ne peut détruire la nature. Si l’homme introduit dans la biosphère des perturbations trop importantes, c’est toujours le jeu imperturbable des lois de la nature qui rendront la terre inhabitable pour l’homme ; la nature, elle, continuera à exister ; elle a pour elle les millions d’années et l’immensité du cosmos pour recommencer. La nature est invincible ; au contraire c’est l’homme, et surtout l’homme capable de liberté, qui est fragile et ce que Charbonneau redoute c’est que l’imprudence et l’inconséquence humaines favorisent une réorganisation de la nature qui, de toutes façons, produira de nouveaux équilibres- mais dans lesquels l’homme libre n’aura peut être plus sa place. Ce n’est pas de protection de la nature qu’il s’agit, mais de celle de l’homme par et contre lui même. » [...] « Pour Charbonneau, dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté. En effet, être à la fois naturel et spirituel, l’homme a un besoin vital de rencontrer une nature hors de lui, pour y éprouver charnellement sa liberté ainsi que la richesse du monde. A ce besoin le milieu industriel et technicien moderne ne peut répondre que d’une manière très limitée et une artificialisation excessive du monde humain finirait par engendrer la fin de la liberté humaine. »
La dialectique du sytème et du chaos [extrait de livre].
En assimilant le progrès à celui de la technique et de l’économie, la société du développement se délivre, certes, de la fatalité naturelle, mais elle crée en même temps une sur-nature sociale qui n’est souvent qu’une nouvelle fatalité qui risque soit de broyer l’individu dans des contradictions sociales ou écologiques, soit de l’absorber totalement et de liquider sa liberté au nom des nécessités de l’organisation collective.
« Ainsi une organisation sociale fondée sur l’idée d’un développement indéfini nous expose à deux risques qui sont dialectiquement liés et que Charbonneau résumait par deux principes : Un développement indéfini dans un espace-temps fini est impossible. Le développement accéléré conduit donc au chaos. Plus la puissance grandit, plus l’ordre doit être strict : Le développement accéléré appelle une organisation totale, si ce n’est totalitaire, de la vie sociale, collective et personnelle. Ces deux logiques apparemment contraires sont, en pratique, unies dans une relation dialectique. Chaque progrès d’un des deux termes appelle un renforcement de l’autre. Ainsi la puissance de nos installations techniques (avions, usines, centrales nucléaires, trains à grande vitesse, laboratoires de génétique, etc.) les rend potentiellement très dangereuses en cas d’accident ou de sabotage : une politique de prévention des risques doit donc multiplier les contrôles et repérer à l’avance tous les agents potentiellement inadaptés ou déviants. Mais ce processus qui renforce le caractère systématique de l’organisation sociale crée des conditions favorables pour un nouveau bond en avant de la recherche et du développement de nouvelles techniques. On crée ainsi des risques de nouvelles dysfonctions, encore plus graves que les précédentes car résultant de la mise en œuvre de savoirs plus puissants, certes, mais toujours aussi incomplets et qui auront des effets directs et surtout indirects encore plus importants et imprévisibles. Pour éviter le désastre on repart alors pour un tour : mise au point de nouvelles régulations écologiques et sociales et, une fois la crise surmontée, production de nouveaux savoirs et mise en œuvre de nouvelles techniques, etc. »
Vers la totalisation sociale [extrait de texte].
Charbonneau a grandi à l’ombre de la première grande guerre industrialisée de 1914-1918. Très tôt il acquiert la conviction que cette guerre ouvre le règne de la soumission complète de toute réalité à la logique technicienne et industrielle, ce qu’il appelle la Grande Mue de l’humanité.
« Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité toute entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une "seconde nature" qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que la première. La déshumanisation par l’organisation totale, "l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières" : tel est l’enjeu de la rapide montée en puissance de la technique et de la science. »
« De cette Grande Mue, Charbonneau souligne deux aspects, rendus clairement perceptibles par la première guerre mondiale. Elle se caractérise en premier lieu par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain qui dévale sa pente par simple inertie. Elle se caractérise aussi par une tendance à la totalisation. L’exemple de la première guerre mondiale nous montre que la course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toutes les ressources industrielles, agricoles et forestières, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande non seulement de participer par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit et même de justifier la logique anonyme qui va les détruire. On le voit : la notion de "révolution industrielle" offre un cadre conceptuel bien trop étroit pour penser ces transformations sociales et leurs enjeux. Charbonneau a donc très tôt la conviction que le caractère le plus inquiétant de cette Grande Mue dont il est le témoin c’est qu’elle est animée par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses, c’est-à-dire selon une nécessité qui se déploie de manière impersonnelle et indifférente aux projets humains. La première guerre mondiale puis la montée des totalitarismes ne sont que les préfigurations partielles du danger qui menace désormais l’homme, à savoir l’émergence et la mise en place d’une organisation sociale totale qui, échappant à toute conscience personnelle, serait l’équivalent d’un suicide spirituel de l’humanité. En effet, Charbonneau redoute que tout autant que la compétition pour la puissance politique, la recherche de la puissance technique et économique finisse par contraindre les hommes à se soumettre à une organisation totale qui seule pourrait (peut-être) les sauver du chaos social et écologique, mais au prix de leur liberté : « Parce que notre puissance s’élève à l’échelle de la terre nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale. » [1] Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité toute entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une "seconde nature" qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que la première. La déshumanisation par l’organisation totale, "l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières" [2] : tel est l’enjeu de la rapide montée en puissance de la technique et de la science. »
Une approche existentielle du progrès social [extrait de texte].
C’est l’expérience de la dépersonnalisation de l’existence qui a mis en mouvement la pensée de Charbonneau.
« En effet Charbonneau cherche toujours à montrer que le renforcement de la contrainte sociale et l’appauvrissement de l’existence qui résultent de l’hypertrophie des structures ont également une cause subjective, à savoir le renoncement des individus à l’exercice personnel de la liberté ».
« C’est l’expérience de la dépersonnalisation de l’existence qui a mis en mouvement la pensée de Charbonneau. Comme tout intellectuel il avait le goût de la lecture et de la réflexion, mais il s’est toujours beaucoup méfié de l’abstraction et chez lui le tempérament spéculatif n’est pas le trait dominant car il ne veut pas séparer la vie de l’esprit de celle des sens. Ainsi Charbonneau est quelqu’un qui aime passionnément la vie pour tous les plaisirs sensibles qu’elle apporte. Mais comme il est aussi doté d’une conscience de soi très aigue, il accorde une grande attention à ce qu’il aime et à la nature de ce qui lui donne du plaisir. Par contre- coup il porte, ce qui est beaucoup plus rare, une extrême attention à tout ce qu’il n’aime pas, en particulier dans la vie quotidienne ; qu’il s’agisse de la qualité des rapports humains, du goût des nourritures, de la richesse et de la variété des paysages urbains et ruraux, il ressent tout ce qui en diminue la saveur comme un grave appauvrissement de la vie. Charbonneau aurait pu en rester là, et se borner à chanter, comme le font d’innombrables hommes sensibles et conscients, sa souffrance et sa nostalgie d’un monde non - industriel. Or il n’en reste pas là parce qu’il se rend compte que cette dépersonnalisation est un fait social. Ainsi, dans un article de 1939, il affirme que « la société actuelle, par ses principes et son fonctionnement ne peut avoir qu’un résultat : la dépersonnalisation de ses membres. » (« réformisme et révolution » Esprit n° 77 ; 1939) . [...] On a eu beau lui dire dans les années trente qu’il n’était qu’un pessimiste, qu’il n’y avait pas de problème de la nature et qu’il y aurait toujours une campagne, les faits lui ont donné raison, et cela dans bien des domaines. On ne peut pas attribuer cela seulement au flair et à une sensibilité extrêmes. On doit plutôt en conclure que sa méthode d’investigation de la réalité sociale est pertinente. Or celle-ci est très déconcertante puisque sa critique des structures (aspect objectif) est toujours aussi une critique du sujet (aspect subjectif). Là où les sciences sociales ne s’intéressent qu’aux causes objectives et aux mécanismes formels, il attire notre attention sur les causes subjectives et les mécanismes informels des processus que nous subissons. En cela il est fidèle aux expériences qu’il a faites dans sa jeunesse : la force des logiques sociales impersonnelles se nourrit de notre consentement tacite, voire de notre participation active.
En effet Charbonneau cherche toujours à montrer que le renforcement de la contrainte sociale et l’appauvrissement de l’existence qui résultent de l’hypertrophie des structures ont également une cause subjective, à savoir le renoncement des individus à l’exercice personnel de la liberté. Les deux aspects, objectif et subjectif, sont donc inséparables et les déterminations objectives ne peuvent se déployer que parce qu’elles se nourrissent du consentement, voire de la participation des sujets. »
Extraits parus initialement sur le site Agora.
[1] Charbonneau, Bernard, Le Jardin de Babylone. Editions Gallimard Paris 1969. 281p. ; p32.
[2] Charbonneau, Bernard, L’Etat. Editions Economica, Paris 1987. 449p. ; p.18