
Autrefois les moissons s’accompagnaient de grandes fêtes symboliques. Aujourd’hui, cela se passe sans tambour ni trompette avec des travailleurs qui utilisent des outils productifs telles que les moissonneuses-batteuses, ainsi que de lourdes remorques pour transporter le grain.
C’est ainsi que ce système est beaucoup plus efficace, par heure de travail d’agriculteur, qu’un paysan qui ferait des petits champs avec des outils manuels. Il est moins pénible physiquement, requiert 50 à 100 fois moins de monde pour récolter une même surface. L’économiste de Croissance vantera alors sans réserve le progrès technique qui a permis ce prodige.
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Mais il est temps de se demander : à quoi servent en fin de compte ces outils productifs ? Ce système de production est-ce vraiment si efficace ?
En vérité non, car on peut démontrer que 2 à 5% de la récolte, servira finalement à alimenter les hommes, dans certains cas...
Car s’il s’agit de grains donnés aux animaux, comme c’est le cas d’une importante part de la production dans les pays industrialisé, il en faut 10kg pour produire 1kg de viande.
Si on part sur une récolte de 5 tonnes de nourriture végétale par ha, alors il n’y a déjà plus que 500kg en sortie d’étable. La perte d’un facteur 7 à 10 dans la transformation végétal->animal est un chiffre souvent donné, mais encore mal connue de beaucoup de gens. La production de viande est une gabegie de matière végétale, sauf cas extrêmes où on ne peut pas produire de végétal comestible (paturage de montagne), ce qui n’est pas le cas pour la plupart des élevages.
Suite à quoi, le bout de viande passe par différents processus de production, transport, entre abattoir, grossiste, supermarché...dont chacun garnira ses poubelles d’un peu de cette viande pour une raison ou pour une autre : qualité qui semble non satisfaisante pour le consommateur, produits pas vendus à temps, erreur dans le processus de production, scories des processus de productions. Ce que nous considérons comme du gaspillage, mais qui pour ces entreprises de transformation est une perte « inévitable » (en fait, il n’est pas rentable d’employer des gens pour les éviter), pourrait probablement nourrir largement la population française. En étant optimiste, je dirai que seuls 20% de la nourriture sont jetés ainsi, soit un rendement de la filière de 80%. Je fais ici une estimation, n’ayant pas les moyens de chercher le chiffre précis.
Enfin, après tout ces étapes, un bout de viande, une fraction toute petite de la production végétale initiale, arrive chez le consommateur. Lequel peut encore en jeter une partie, parce qu’il l’a oublié de le manger à temps, parce que une fois cuit, l’enfant capricieux n’en veut pas, parce que le père râleur lui trouve un défaut, parce qu’on a vraiment trop mangé ça suffit, etc. Mettons encore un jetage de 20% à ce niveau là, quoiqu’on puisse voir bien pire dans les restaurants...
Il faut surtout noter que suite à la propagande du CIV (centre d’information sur les viandes), des publicitaires, et de beaucoup d’autres facteurs, les français mangent beaucoup trop de viande, et deux fois trop de protéines, ce qui ne va pas sans problèmes de santé, mais donc, ils devraient manger deux fois moins de viande pour avoir le bon nombre de protéines, soit un rendement de « nourriture utile » de 50% (c’est-à-dire qu’on peut considérer seuls 50% de la viande consommée à une fonction de nutrition en apportant les protéines qui sont nécessaires au corps humain, le reste étant consommé sans raison biologique. La surconsommation de viande étant en fait bien supérieur à un facteur 2, on peut adopter un régime végétarien avec un très faible risque d’avoir des carences.)
On pourrait enfin signaler que les gens mangent, en pays industrialisé, au moins de 1,5 fois trop de calories que ce qui leur faut pour vivre, ce qui pose aussi des problèmes de santé (les corps se "consument", les intestins s’usent prématurément..), etc. Les excès de calories sont éliminées sans être digérées, ou sont stockées, ou servent à faire fonctionner l’estomac qui a alors un moins bon rendement, à chauffer aussi les stocks de calories supplémentaires, ou ils sont brûlés, alors on a chaud...globalement le corps gère ces apports excessifs, d’une manière ou d’une autre, mais il n’y a pas été préparé par l’évolution. Il n’existe d’ailleurs aucun animal sauvage obèse, aucun organisme n’y est adapté. Ces excès sont mal gérés, d’où les problèmes de santé à moyen ou long terme, comme l’obésité, les problèmes cardio-vasculaires...(voir à ce sujet le document joint, p.78, sur la répartition des consultations de médecins selon le niveau de surpoids).
Voilà deux stades où le consommateur est maître des processus : par une gestion des stocks de nourriture réfléchie, pour éviter de jeter de la nourriture, et par une consommation de viande raisonnée, son impact environnemental se réduit de beaucoup. C’est à ce niveau là qu’intervient la "simplicité volontaire".
En passant par une AMAP pour ses achats de nourriture, on intervient sur les autres maillons de la chaînes (en les court-circuitant, tout simplement), on réduit encore son impact environnemental ; mais là c’est une démarche collective qu’il faut effectuer.
Donc si on fait le bilan global, on multiplie les rendements des divers maillons, et on obtient 0,1*0,8*0,8*0,5 = 3,2% , mettons 4% des protéines initialement produit par le champ, ont eu finalement une destination utile (la nourriture pour les cellules du corps humain, sans les surcharger), soit 200 kg de nourriture/ha qui servent réellement à quelque chose. Lorsqu’on est en autoproduction, autoconsommation, sur un bout de terrain, on fait très attention à tous les maillons de la chaîne, et on évite généralement tout gâchis. On a globalement un rendement proche de 100%, au lieu des 2 à 5% du système industriel « productif ». Les matières végétales non utilisés vont au compost pour enrichir la terre.
Dans le système industriel, la différence entre la production végétale initiale, plus ou moins transformée, et la consommation utile finales, est allé
chauffer l’atmosphère, par la chaleur dégagée par les animaux qui mange les végétaux. Et contribuer au réchauffement climatique, par le méthane émis par les animaux (notamment les vaches). Les vingt millions de vaches en France représentent ainsi comme une chaufferie de 20GW à alimenter en continu avec de la biomasse.
polluer les nappes phréatiques, par les lisiers des animaux non absorbé par les sols.
polluer les sols et l’air, par les déchets des processus de transformation et des consommateurs, mis aux ordures ménagères, qui sont incinérées ou enfouis. La complexification croissante de la chaîne de production est aussi source d’emballages de plus en plus nombreux, qui accompagnent la viande jetée à la poubelle.
polluer les organismes des consommateurs, par alimentation surprotéinée, surcalorique.
En amont de la chaîne, pour obtenir de forts rendements de productions par hectare, les plantes ont été gavées d’engrais, dont une partie est partie dans les nappes phréatiques, la terre en étant « saturée ».
C’est cela, que permet le système productif industriel. Au final, on a des élevages obèses, des décharges ou incinérateurs obèses, des gens obèses, des rivières surchargées en nitrates, parce que la moissonneuse batteuse, l’usine d’engrais et autres acteurs productifs ont gavé tout le monde. On pourrait objecter que la décharge ne se remplit pas que de matières organiques et que les gens grossissent à cause d’autres facteurs, notamment le manque d’exercice (voir : http://www.manicore.com/documentati...). Certes, mais ces conséquences viennent aussi d’autres processus de « gavage ». Le manque d’exercice vient en partie de l’usage croissant de « prothèses techniques », dont la voiture est la principale, prothèses fabriquées par des usines et pour lesquelles tous les moyens sont employés pour les faire vendre.
En résumé, le système agro-industriel, pour continuer à croître alors que tout le monde a assez à manger parmi la population solvable, doit faire jeter de la nourriture et créer des obèses. C’est la solution qui a été trouvée aux Etats-Unis, et dans les autres pays occidentaux (les Etats-Unis étant simplement en avance sur tous les autres avec une proportion plus effrayante d’obèses), pour ne pas créer de chômage parmi les agriculteurs (et autres maillons de la chaîne), malgré des gains de productivités plus rapides que la (supposée) diminution du temps de travail et la diminution de la population active dans le domaine agricole. Cette production et ces pollutions créent des emplois, libérés du travail agricole par les gains de productivités de l’agriculture, laquelle concerne aujourd’hui moins de 1% de la population active, contre 90% il y a trois siècles. Les emplois créés sont par exemple : gestionnaire de stock de grossistes, de supermarché (qui doivent non éviter le gâchis de nourriture, mais faire gagner le plus d’argent possible) éboueur, éboueur (beaucoup), camionneurs, imprimeur d’affiche de pub pour de la nourriture, ou de tract du CIV mis dans les salles d’attente des médecins, médecin, diététicien (doivent informer contre l’obésité, et tenter d’y remédier, alors que les étals regorgent d’aliments tentants et hyper calorique : autant vouloir arrêter la marée haute en construisant des digues à la main et en vidant ce qui déborde avec un seau...), personnel de la sécurité sociale, personnel des station d’épuration de l’eau, et de production d’eau potable en aval parce que le travail des précédents n’est pas parfait.
Pour en chapeauter tout cela, sont aussi créés des emplois banquiers pour les financements des lourds outils productifs nécessaires au fonctionnement de cette machine, des assureurs parce que tout ce beau monde est très productif grâce à des outils coûteux, qu’il serait dommage d’en avoir un seul de cassé sans pouvoir être remplacé. Et encore d’autres emplois : tout un tas de gens pour contrôler, des logisticiens, des informaticiens pour optimiser ce qui n’est finalement que pléthore de gaspillage à tous les niveaux, mais il faut que ça fasse de l’argent quand même, que ça tourne de plus en plus vite...
Et très important, pour que le système continue de fonctionner, les publicitaires, les imprimeurs et les colleurs d’affiches, qui doivent faire croire que les consommateurs ont réellement besoin d’acheter tel steak, tel produit pré-cuisiné...
En ce cas, nul besoin de l’écologie pour dénoncer ce processus de croissance mortifère de gavage, qui apparaîtrait grotesque s’il n’était pas tragique ; le problème écologique est juste une composante parmi d’autres de la critique de l’économie de croissance actuelle, qui a abouti à l’absurde surproduction décrite ci-dessus et qui vise encore à faire croître ces productions.
Le 4% de production utile dans la production de viande (en fait, on ne mange pas que de la viande, et le « rendement » de l’agriculture française serait en fait plus de l’ordre de 10%) montre bien le surdimensionnement monstrueux de l’outil de production par rapport à la finalité qu’elle doit accomplir. Le système de production agricole, enfermée dans sa propre logique, tend à produire encore plus (prochaine étape : les OGM), sans aucune nécessité, alors qu’une modification des comportements et de la répartition résoudrait le problème de la faim dans le monde. On demande ainsi aux agriculteurs de produire plus, pour un marché de consommateurs solvables (les autres ne comptent pas) largement saturé. Certains auteurs ont alors parlé de « travail mort », on peut remarquer que cette mort explique la fin de la fête des moissons... Et en effet, qu’y a-t-il à honorer le fait de gaver les sols, les animaux, les poubelles, et les hommes pour écouler sa surproduction pléthorique ? Cette remarque peut se généraliser à peu près tous les corps de métier, pas seulement l’agriculture.
En effet, le surdimensionnement monstrueux des moyens par rapport aux fins n’est pas propre à la production agricole. Si le but est de fournir des protéines, un champ de lentilles dont toute la production (ou presque) est mangée, de manière raisonnable, serait 20 à 50 fois plus efficace que le grain qui nourrit l’animal, dans le scénario ci-dessus. Au niveau des transports, on utilise des engins de 1,5 tonnes pour porter le plus souvent des individus de moins de 80kg dans des villes congestionnées, alors que l’usage d’un vélo est largement suffisant pour accomplir cette tâche. Un cycliste dépense 100 fois moins d’énergie, pour parvenir à peu près au même résultat qu’une voiture en ville, c’est à dire d’aller d’un point à un autre avec un vitesse de l’ordre de 18km/h. Cela demande un effort minime. En fait, il est même probable que la somme des énergies biologiques humaines mises en œuvre pour extraire, transporter, raffiner le pétrole, fabriquer l’acier, les voitures, etc. soit supérieure à l’énergie biologique humaine pour faire avancer une bicyclette en ville ; sans même compter donc la gabegie d’énergie fossile, perdue à jamais.
Le congestionnement des villes par les voitures, quand on connait l’efficacité du vélo, pourrait paraître grotesque s’il n’était pas tragique pour l’environnement. On pourrait aussi bien critiquer le surdimensionnement des espaces chauffés par habitant, l’éclairage des activités, l’usage de l’eau pour appliquer des normes d’hygiène toujours plus élevées, les emballages de produits...
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Si la production d’ordures ménagères, en masse, suit la courbe du PIB, et que la part du PIB dévolu au traitement des ordures ménagères augmente plus vite que la production d’ordures comme c’est le cas (du fait d’un traitement de « plus en plus respectueux de l’environnement », donc plus coûteux...mais aussi du payement des dégâts des déchets du passé mal traités), la part du PIB mis en œuvre pour traiter les déchets finira par absorber toute l’économie... La politique économique actuelle, en plaçant comme objectif prioritaire l’accroissement de la production économique, a abouti à des impasses écologiques, sociales, sanitaires ; ainsi que des situations absurdes même d’un point de vue purement économique, qui ne prendront fin qu’avec l’abandon de l’idéologie de la croissance.
Une analyse fine que je partage depuis bien longtemps. Enfin une explication à l’obésité (entre autre chose) qui ne se satisfait pas que des facteurs sociologiques.
Bravo