
Est-ce que nos vaillants travailleurs de choc du monde occidental, qui tous les jours arrivent à découvrir et percer des nouveaux besoins chez les consommateurs insatiables, se portent bien ?
[1]
Les jours passent et chaque heure est à la fois incompréhensible et évidente.
La sphère économique tend à conquérir l’ensemble de la planète, mais aussi toutes les dimensions de nos vie. Presque tous nos actes sont dirigés dans une optique économique, et ce "presque" tend vers zéro. Des armées d’ingénieurs, publicitaires, jeunes chef d’entreprise...traquent le besoin inassouvi, le processus non optimisé, ou encore, ce qui revient au même, l’activité qui peut devenir marchandisée, l’incomptabilisé du PIB.
A l ’arrière de ce front se trouvent les terrains conquis depuis un siècle ou deux. Parfaitement défrichés, il sont occupés par des travailleurs de moins en moins nombreux qui savent produire en grande quantité de matière première ou transformées, en étant très peu nombreux, à l’aide d’outils de plus en plus performants : agriculture, mines, industries...

Sur ce front sans cesse mouvant, on trouve aux avant-postes, en troupe de choc, le foisonnement des métiers nouveaux, dont on a pour certains pas encore trouvé le nom. Ce sont eux, qui ont pour mission de lancer de nouveaux projets ou produits pour conquérir de nouveaux besoins. Ce qui ne signifie pas que les autre personnes, à l’arrière, « loin du front », soient tranquilles : comme en temps de guerre, les agriculteurs, les infirmiers, les ouvriers et ouvrières, etc... doivent aussi fournir le maximum de travail, en pensant à tous les besoins qu’ils comblent utilement.
« La guerre ne serait pas trop insupportable si seulement on pouvait dormir d'avantage. »
C’est en particulier de ces personnes en première ligne de la conquête des besoins, dont il sera quelque peu question dans cette article. Publicitaires, porteurs de projet innovant en entreprise, ingénieurs-concepteurs, créateurs de packaging...tous ont pour mission d’élargir le marché, en même temps que la part du réel maniée par l’économie. Les propos dont je fais part ci-dessus n’ont en réalité rien de nouveau concernant le monde du travail occidental, le phénomène dont je parle ici a déjà été largement abordé par ailleurs, et en particulier sur decroissance.info. Ce que j’évoquerai là est plutôt une impression, étayée par quelques faits, d’une fuite, d’une désertion des troupes qui se produit à ces avant-postes.
Nous aimions notre [travail] tout autant qu'eux et lors de chaque [projet] nous allions courageusement de l'avant ; mais déjà nous avions appris à faire des distinctions, nous avions tout d'un coup commencé de voir et nous voyions que de leur univers, rien de restait debout.
Jusqu’où cette impression est-elle légitimée sur le terrain ? J’apporte là le témoignage d’une amie qui se trouve précisément dans ce type d’entreprise, basé sur un servcie qui n’existait pas il y a vingt ans. En effet, une conséquence du mouvement incessant de ce front, est la création ininterrompue de nouveaux métiers. On peut reconnaître un travailleur aux « avant-postes », au fait qu’il exerce un métier apparu récemment.
Voici son propos :
On dit souvent que le statut de stagiaire est précaire et que les entreprises exploitent cette main d’œuvre docile. Ce statut permet à l’étudiant de ne pas être intégré complètement dans l’entreprise, puisque celui-ci ne dispose pas des mêmes droits que les autres personnels. Il lui offre peut-être la possibilité d’avoir un avis plus détaché de ce qu’il voit ou entend. Pour me présenter avant d’aborder le vif du sujet, je suis une étudiante qui vient de finir son troisième cycle universitaire et afin de valider mon diplôme, j’effectue un stage en entreprise exigé par l’université.
J’ai donc choisi d’intégrer un petit cabinet d’études spécialisée dans mon domaine, que je ne citerai pas par souci de discrétion. Aux premiers abords, cette entreprise semble flexible, à l’écoute du personnel, propice à l’épanouissement personnel. C’est du moins, l’idée que je me faisais d’une petite entreprise. Mais très vite, je me suis forgée un autre avis.
Tout d’abord, je vais décrire le fonctionnement général de l’entreprise. Les 7 personnes composant le personnel tiennent majoritairement le statut de cadre. Aux premiers abords, je me suis dit que ces postes étaient des emplois à responsabilités qui exigeaient de l’autonomie. Mais d’après les cadres, ce statut leur a été imposé récemment pour que l’entreprise ait davantage de flexibilité et leurs allouer davantage de temps de travail puisque ce statut n’est pas basé sur un volume horaire fixe.
Nous avons perdu tout sentiment de solidarité, c'est à peine si nous nous reconnaissons lorsque l'image d'autrui tombe dans notre regard de bête traquée. Nous sommes des morts insensibles qui, par un stratagème et un ensorcellement dangereux, sont encore capable de [produire]
Les deux seuls personnes qui tiennent le statut de salarié sont la secrétaire et... le patron.

On pourrait penser que l’information circule facilement dans une entreprise à taille humaine mais les chefs ne diffusent pas toute l’information aux collaborateurs. Il est légitime de penser que cela évite de leur donner trop de pouvoir. Mais ceux-ci perçoivent cette manière de procéder comme un manque de confiance. Des problèmes administratifs sont omniprésents. En effet, les cadres sont fatigués de devoir réclamer leurs fiches de paie et de demander des justifications sur le montant du salaire qui n’est pas en phase avec celui convenu dans les contrats. Pour ce qui est du travail, les tâches sont rébarbatives puisque le travail consiste en la production d’études toutes basées sur le même format même si elles sont personnalisées en fonction des spécificités de chaque client. Chacun sait que la standardisation engendre du volume et donc du chiffre d’affaires et souvent une baisse de qualité. J’estime que les études ne sont pas de bonne qualité. Cela est dû au grand nombre d’études réalisées à la chaîne par les chargés d’études mais surtout à leur motivation qui décroît.
A vrai dire, nous obéissions à chaque commandement, car un commandement, c'est un commandement : il faut l'exécuter; mais nous l'exécutions si lentement qu'Himmelstoss en était désespéré. Nous avancions tranquillement du genou, puis des bras, et ainsi de suite, pendant ce temps, il avait déjà exprimé, furieux, un autre commandement. Avant que nous transpirions, il était enroué.
De plus, les clients imposent des délais jugés trop courts par le personnel, ce qui oblige certains à travailler plus de 10h par jour. Le format du local n’est pas non plus anodin dans le fonctionnement d’une entreprise. En effet, cette entreprise travaille en openspace. Le bruit est donc omniprésent et la concentration des collaborateurs doit donc être plus forte pour ne pas en être gêné. Les sources de bruits sont la photocopieuse, le fax, le téléphone, la machine à café, mais aussi les conversations des personnes au téléphone et entre elles et les bruits parasites. J’appelle comme tels les sifflements, les chants et les injures... En effet, je pense que pour extérioriser leurs stress vis-à-vis de l’ambiance de travail qui ne les satisfait pas, certaines personnes ont recours à ces procédés qui les calment sûrement mais qui ont pour inconvénient d’énerver encore plus les autres. Et c’est le serpent qui se mord la queue...
Depuis l’année dernière, 3 cadres ont démissionné dont deux qui sont restées moins de 6 mois au sein de l’entreprise. Moi-même, je suis partie pour une autre entreprise car l’ambiance m’étouffais et j’étais devenue une simple exécutante de tâches rébarbatives qui ne me permettaient ni un épanouissement personnel ni un apprentissage de nouvelles compétences. Après 2 mois de stage dans la première entreprise, j’ai intégré une entreprise au visage plus sociétal. J’avais des attentes et des espoirs vis-à-vis de celle-ci qui ce sont parfois révélés trop ambitieux.
En effet, je pensais que dans une coopérative, le personnel était impliqué personnellement dans l’idée maîtresse de l’organisation mais je ne note pas vraiment plus de valeurs qu’ailleurs. De plus la rentabilité est le maître mot. Quelques personnes désertent cette entreprise non pas parce qu’elles sont déçues de voir la tournure de l’entreprise changer par rapport aux valeurs d’origines mais parce que le budget alloué à leur service ne permet pas de mettre en œuvre leurs projets.
Cet avant goût de la vie professionnelle me laisse une impression amère qu’il n’est peut être pas possible d’adoucir...
D’après la personne qui m’a fourni ce témoignage, le turn-over très fort dans cette première entreprise, se retrouve dans au moins une autre du même domaine (suivant une de ses collègues d’études). Peut-être que, plus que les caractéristiques évoquées dans ce témoignage, c’est la vanité, la perte de sens de ce travail - « en première ligne pour ouvrir de nouveaux besoins », disions-nous (alors que les consommateurs sont déjà gavés), qui est la cause de la grande pénibilité ressentie. Toutes les personnes de la première entreprise évoquée dans ce témoignage, souhaitent en partir, s’imaginant peut-être trouver l’herbe plus verte sur le front voisin. Car bien sûr, l’hyper-spécialisation des travailleurs les rend inapte à fuir à l’arrière, où les gendarmes de l’ANPE et des Assedics auront tôt fait de les ramener en première ligne. Si vraiment ils y tiennent, ils peuvent se faire une place à l’ « arrière », moyennant une reconversion pas évidente, et un travail qui n’est pas moins pénible, étant donné que l’effort pour la Production est général dans le pays. Ainsi par exemple, le travail de paysan n’est nullement comme autrefois ; les prix des denrées agricoles sont tellement bas que l’agriculteur doit se doter d’un capital de plusieurs centaines de milliers d’euros pour produire suffisement pour avoir un revenu, et il n’est que le maillon anonyme d’une longue chaine de production, entre d’une part les semenciers, fournisseur d’engrais, de matériel agricole, le banquier, et d’autre part le grossiste, qui revend à un consommateur gavé. L’agriculteur est lui aussi sur le « fil du rasoir » pour mener son paquebot (son capital) et dégager un petit revenu entre les dizaines de milliers de dépense et de recette qu’il gère. En résumé, il est illusoire d’imaginer une "désertion" en s’installant à la campagne agriculteur.
Les jours de [travail], lorsqu'ils sont passés, tombent comme des pierres au fond de notre être parce qu'il sont trop lourds pour que nous puissions aussitôt les méditer. Si nous le faisions, ils nous anéantiraient, car j'ai déjà remarqué ceci : les horreurs sont supportables tant qu'on se contente de baisser la tête, mais elles tuent, quand on y réfléchit.
Jusqu’où peut-on généraliser la vision ce ras-le-bol que ces quelques étudiants de ce nouveau domaine voient autour d’eux ? Pourrait-on observer ce phénomène dans toutes les entreprises de leur domaine, et plus généralement de toutes celles « aux premières lignes », je pense notamment à celle qui produisent des publicités ? Pour l’instant, nous n’avons aucun élément pour le dire. Pour l’instant, le monde a l’air de tenir. Il y a probablement encore assez de jours de congés et d’avions de touristes pour permettre à ces vaillants soldats de l’économie de décompresser de temps à autre dans l’année, le temps d’un « séjour dans la nature ».
Mais de la terre et de l'air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. [...] Lorsque [le soldat] se presse contre elle longuement[...], elle est alors son unique ami, son frère, sa mère. Elle accueille [les peurs et cris du soldat] et de nouveau le laisse partir pour dix autres secondes. [...] Terre! Terre! Terre! [...]L'ébranlement éperdu de notre existence en lambeaux a trouvé un reflux vital qui est passé de toi dans nos mains, de sorte que, ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et, dans le bonheur muet et angoissé d'avoir survécu à cette minute, nous t'avons mordue à pleine lèvre...Une partie de notre être, au premier obus, s'est brusquement vue ramenée à des milliers d'années en arrière. C'est l'instinct de la bête qui s'éveille en nous, qui nous guide et nous protège. Il n'est pas conscient, il est beaucoup plus rapide, plus sûr et infaillible que la conscience claire, on ne peut pas expliquer ce phénomène.
Et puis, très clairement, la plupart des gens ne peuvent concevoir la vie hors de l’activité palpitante de leur travail. On l’a déjà mentionné maintes fois sur ce site [2]
Quand je les vois ainsi dans leur chambres, [...]avec leurs affaires, cela m'attire irrésistiblement; je voudrais être comme eux et être avec eux et oublier [le travail]. Mais en même temps, cela me répugne. Il y a là tant d'étroitesse. Comment cela peut-il remplir l'existence ?
En attendant, mais pour combien de temps ? les grands gestionnaires de ce monde peuvent continuer leurs litanies, en faisant abstraction de la réalité vécue subjectivement par le travailleur face au vide qu’il lui offre...

[un professeur resté à l'arrière] riposte d'un air supérieur et me prouve que je n'y entends rien. "A coup sûr, pour ce qui est des détails, vous avez raison, mais ce qui importe c'est l'ensemble et, cela, vous n'êtes pas en état de le juger. Vous ne voyez que votre petit secteur et c'est pourquoi vous ne pouvez pas avoir d'aperçu général. Vous faites votre devoir, vous risquez votre vie, cela mérite les plus grands honneurs. [...] Mais avant tout, le front ennemi doit être rompu dans les Flandres et puis il faut le faire céder du haut en bas[...] Il faut le faire céder complètement du haut en bas, et puis marcher sur Paris".
Je voudrai bien savoir comment il se représente la chose.

[1] Les passage en italique sont extraits du roman d’Eric Maria Remarque (né en 1898) : "A l’Ouest, rien de nouveau". 1928. Témoignage d’un simple soldat allemand lors de la première guerre mondiale. Quelques mots, entre crochets, on été modifié par moi-même pour les adapter à la circonstance.
[2] cf. par exemple Deun : « La question du zèle... »