
La marche pour la décroissance commence à Lyon le mardi 7 juin 2005.
Après une journée de marche, en se faufilant loin des bagnoles, nous gagnons un camping où nous posons le cadre de fonctionnement du groupe pour toute la marche. Nous sommes tournés vers l’avenir, plein d’enthousiasme.
Ce matin, un peu avant 10h00, place Lyautey à Lyon, quelques personnes sont assises sur des bancs : jusque là, rien d’anormal. Je m’approche : c’est bien le groupe pour le départ de la marche pour la décroissance, organisée par le journal du même nom et plusieurs associations.
Premiers contacts. Le groupe grossit. Les médias marchands arrivent : TLM, FR3, M6 et quelques autres de la presse écrite.
Nous attendons les 2 ânes, dont le fameux Jujube. Les voici, accompagnés de François Schneider, notre colporteur nationale de la décroissance.
Le départ est reporté à 10h30. Le groupe a considérablement grossi et atteint environ 150 personnes. Vincent Cheynet, organisateur de l’événement, donne le ton, avec humour, sur l’objectif de cette marche : contester l’existence du grand prix de Formule 1 à Magny-court : regarder une vingtaine de milliardaire consommer de l’essence et faire ainsi l’apologie du gaspillage, de la vitesse et de la violence.
Nous partons. Cet attroupement de marcheurs en pleine ville a déjà quelque chose d’étrange. Quelques automobilistes klaxonnent d’impatience, mais la plupart sont compréhensifs. Thomas, bras droit de Vincent, nous a préparer un itinéraire décroissant : nous sillonnons la ville à l’insu des automobilistes.
Nous commençons par franchir la Saône sur la passerelle St Georges (superbe point de vue), nous montons la plus vieille rue de Lyon - la montée du Gourguillon - et nous traversons ensuite les vieilles rues pavées (ce qu’il en reste) et une ancienne voie ferrée qui nous amène à l’Etoile d’Alaï.
Quelques mètres plus loin, nous trouvons un champ au bord d’une rivière : l’endroit idéal pour le pic-nic du midi.
Pendant la marche, les contacts se font spontanément. La parole vient simplement, et selon les interlocuteurs, la conversation s’approfondit parfois. Le repas est à nouveau un temps d’échange, de partage, un temps paisible pour se retrouver, faire une sieste, ou faire tourner la bouteille de bière.
Les cheveux sont longs, rebelles, et souvent noués en queue de cheval, pour les femmes et aussi pour les hommes. De jolies jeunes filles, des jeunes hommes ayant fière allure, des barbus, des retraités, une lycéenne qui rentrera chez elle ce soir... Voilà une bien belle tribu... Pas une tribu de marchands de téléphones portables !
Beaucoup de gens sont là pour la journée, pour cette première journée. Certains reviendront en court de route ou pour la fin. Chacun y va à sa mesure.
Nous repartons. Le soleil nous chauffe le visage. Nous croisons une première fois des gendarmes qui nous questionnent (c’est une manifestation ? non, c’est une marche. il y a une autorisation déposée en préfecture ? ben non, pas pour la marche. et vous allez dormir où ? au camping de Vaugneray.).
Nous les croisons une deuxième fois, des autres, aussi curieux et dubitatifs. Puis nous les retrouvons garés à un rond-point : ils nous attendent. On dirait que c’est l’événement de la journée pour eux !
Enfin une draille ombragée. Tout le monde se pose, dans la longueur du chemin. On discute, on roule une clope, on boit beaucoup d’eau. Je commence à échanger quelques sujets militants : les médias libres, le référendum pour la TCE, la question du relais politique pour la décroissance...
En quelques heures, voilà une dizaine de visages nouveaux avec lesquels j’ai pu échanger déjà en profondeur, et partager une complicité, comme si on se connaissait déjà depuis longtemps. Ce sentiment est très agréable. Nous arrivons au village de Vaugneray. Là, on split : certains redescendent à Lyon en bus, les autres montent au camping, et pour ma part, je rejoins quelques révolutionnaires, buveurs de bière en terrasse.
Au camping, le groupe compte encore une centaine de personnes, posées là en vrac, dans l’herbe. On sent la fatigue de la journée sur les visages, et le bonheur de glander un peu.
Puis François nous propose de former un grand cercle : à 100, ça fait vraiment un grand cercle. Et il propose que nous fassions connaissance vis-à-vis du groupe, en indiquant chacun notre prénom, notre ville ou région d’origine, et 2 mots auxquels nous tenons.
Les gens sont venus de partout en France. Il y a également des allemands, un polonais... Notre marche est internationale, tout au moins européenne !
Ensuite, François nous propose d’échanger sur l’organisation de la marche. L’alimentation, le rythme de la marche, les horaires, les pauses... Et nous vivons à nouveau le déchirement par rapport à l’automobile : faut-il une "voiture balais" qui permet de délester les marcheurs, ou de transporter les plus fatigués ? Faut-il au contraire répartir les sacs lourds à plusieurs personnes, voire à charger un peu les ânes ? C’est plutôt cette option qui est approuvée à la majorité, pour rester dans la logique de l’autonomie, du partage et du rejet de l’automobile, point clé de la décroissance.
Les bons mots fusent, les personnages parfois théâtraux, nous rions souvent, facilement, simplement. L’ambiance est "bon enfant", le groupe dégage une énergie positive, chaleureuse, pleine d’entrain et portée vers l’avenir : c’est aussi très agréable de ressentir ça. Comme dit l’un d’entre nous : c’est bon de ne plus se sentir seul.
Quelques exemples de propositions qui nous changent de nos comportements habituels : cueillette de plantes sauvages pour se nourrir et se soigner, pratique du jeûne, massages, confection de galettes cuites au feu de bois, infokiosque (journaux et informations militantes)...
L’assemblée est levée. Le soleil est tombé et le froid monte. Pour se réchauffer, nous concentrons le cercle et formont un gros tas humain dans lequel nous sentons la chaleur des corps. Effectivement, ça réchauffe.
Et puis le groupe se disperse. On se prépare au repas. Je sers la main des quelques compagnons de route, on se reverra peut-être pour la fin de la marche, fin juin.
Et bientôt, je me retrouve seul sur mon vélo, avec la vue panoramique sur l’agglomération lyonnaise, un beau soleil rougeoyant et un vent glacial de face. Mais c’est que de la descente. Je refais les 18 km dans l’autre sens et en une heure et quart, je suis chez moi. Nous faut-il vraiment une bagnole pour partir en week-end dans les environs ?
Et me voilà ce soir à rédiger ce texte, le visage rouge d’un gros coup de soleil de paysan, et la tête pleine de pensées joyeuses.
Lyon, le 7 juin 2005.
Note de publication (20 juillet 2008) :
Avec le recul, cette journée a été pour moi une journée historique.
Elle m’a véritablement fait "entrer en décroissance". Je ne mesurais pas à l’époque les conséquences heureuses qu’elle aurait sur ma vie d’aujourd’hui.
Ce sentiment sera surement partagé par la plupart des 100 participants de l’époque.
Lorsque nous nous sommes comptés, nous étions 100 exactement dans le cercle, hasard étrange : ce nombre magique qui permet le changement, le début d’une masse critique.
Masse de 100 esprits critiques.
Pour situer la force critique du groupe, l’ambiance insoumise, je me souviens d’une anecdote qui n’est pas relatée ci-dessus : le gérant du camping souhaite faire une photo du groupe, avec un caliquot de son camping. Le pauvre se fait huer. Il renonce à sa banderole publicitaire et insiste pour que nous nous regroupions face à lui, alors que nous sommes toujours assis, en cercle. Un des marcheurs lui dit alors quelque chose comme : "vous n’avez qu’à la faire votre photo, on est là, on est déjà en groupe !"
Il est intéressant de se relire à plusieurs années d’interval : je n’ai pas parlé des gestes de communication non-violente, car même si cela m’avait beaucoup amusé, je n’en avais pas encore perçu l’intérêt. Pourtant, François Schneider a su les exposer de façon très clair, et ils ont été immédiatement adoptés par le groupe.
Cette journée est également historique pour le mouvement de la décroissance, parce que c’est le premier jour de la première marche : elle a permit à un grand nombre d’individus de sortir de l’isolement, d’expérimenter une autre façon de vivre ensemble, beaucoup plus humaine que ce que nous propose la société consumériste : maltraitance salariale, frustration publicitaire, télégobage, individualisme, précarité, prison...
Ce mois de juin 2005 fut sans doute le véritable point de départ du site collaboratif et citoyen "decroissance.info" puisqu’après la marche, les marcheurs souhaitaient rester en contact et échanger entre eux.
Depuis, les marches se sont multipliées, et c’est dans cette alternance entre temps de rencontre et temps "on-line", entre marches, rencontres annuelles, publications écrites (Entropia, Silence, La Décroissance...), articles sur le net, contributions aux forums ... que notre pensée collective s’élabore chaque jour, et prend corps peu à peu dans la cité (la cité, et la société spectaculaire qui nous attend de pied ferme).
Ce texte a d’abord été publié sur Altermonde. A la suite d’une attaque, le site Altermonde a perdu une grande partie de ses contenus, et mes textes publiés à l’époque ont été perdus.
Depuis des années donc, le lien "Reportage à lire" sur la page "http://www.decroissance.org/marche/recit.html" ne fonctionnait plus.
Altermonde m’a fourni une sauvegarde de l’ensemble de mes textes publiés, sous forme d’un fichier texte peu exploitable, mais le présent texte n’y figure pas.
J’ai retrouvé ce texte sur mon ancienne machine, et compte-tenu de l’importance de cette marche, j’ai souhaité le remettre en ligne.
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