

L’objectif de ce livre est de montrer que les deux tiers de l’humanité peuvent encore éviter de traverser l’âge industriel s’ils choisissent dès à présent un mode de production convivial, fondé sur un équilibre post-industriel. Au stade avancé de la production de masse, une société produit sa propre destruction : spécialisation à outrance, dégradation de la nature, monopoles, destruction des liens sociaux. Il y a certains seuils à na pas franchir.
Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil, trouvant ainsi sa joie et son équilibre. Cette « austérité » est une vertu qui n’exclut pas tous les plaisirs, mais seulement ceux qui dégradent la relation personnelle. L’austérité, c’est la joie et l’amitié.
- Le cas de la médecine. Le progrès de la médecine au XXème siècle, au lieu de bénéficier à la vitalité humaine, a avantagé l’industrialisation, en permettant aux gens de travailler plus régulièrement dans des conditions plus dégradantes. La médecine s’est appropriée le monopole du diagnostic et du traitement (ex : aux États-Unis, il faut être très riche pour se payer le luxe que tout le monde s’offre en pays pauvre : être assisté sur son lit de mort). Pour se déclarer malade, une personne a besoin d’un certificat médical. La médecine devait oeuvrer pour le bien des gens, elle nous a rendu dépendants. Le second seuil a été atteint lorsque la médecine s’est mise à produire de nouvelles maladies.
- Le cas des transports. Il a fallu un siècle pour passer de la libération par les véhicules à moteur à l’esclavage de la voiture. En 1973, l’Américain type consacre 1500 heures par an à sa voiture ... pour parcourir en moyenne 10 000 km, soit une "vitesse" réelle de 6km/h. L’ensemble de la société consacre de pus en plus de temps à la circulation qui est supposée lui en faire gagner.

- Les valeurs de base. Le développement de la productivité nécessite l’inégalité. Donc il faut faire en sorte que la créativité d’une personne n’impose jamais à autrui un travail, un savoir ou une consommation obligatoire. Cela suppose aussi un renoncement général à la surpopulation. La joie viendra de la dépendance à l’autre et non à l’énergie et à la bureaucratie.
Mais cette société conviviale n’est pas descriptible car elle est multiforme. Une société où chacun saurait ce qui est assez serait peut-être une société pauvre, mais elle serait sûrement riche de surprises et libre.
- Conditions politiques. La limitation de l’outillage restera lettre morte tant qu’une nouvelle théorie économique n’aura pas atteint le stade opérationnel pour assurer la redistribution dans une société décentralisée. L’outil convivial supprime certaines échelles de pouvoir.
- L’outil convivial. C’est celui qui peut être utilisé sans difficulté, à des fins propres, sans empiéter sur la liberté d’autrui, sans diplôme. Le téléphone est structurellement un outil convivial. Mais sa fonction est dénaturée si un usage abusif nous fait perdre l’habitude d’échanger des lettres ou des visites.
- L’énergie. Nous devons quitter l’illusion qu’un haut degré de culture implique une grande consommation d’énergie. Dans le passé pré-industriel, le pouvoir politique ne contrôlait que l’énergie excédentaire fournie par la population. L’industrialisation a placé l’énergie, et donc l’homme, au service de l’outil. Bientôt on commença à considérer ouvertement l’homme comme une source d’énergie.
- Progrès et dépendance. La science pourrait s’employer plus utilement à simplifier l’outillage pour rendre chacun capable de façonner son environnement immédiat. Il s’agit de savoir si le progrès doit signifier une indépendance accrue ou une croissante dépendance. Mais ce changement a ses blocages. Ainsi dans le domaine médical, le retour à l’indépendance du malade suppose le courage de faire face à la mort.
- Transports et dépendance. Depuis 1945 on dépense de plus en plus pour le système routier. En 1970, cette industrie des transports avale 23% du budget total des États-Unis et consomme 35 % de l’énergie., et étant la principale source de pollution et d’endettement des ménages. Or des études montre que la vitesse moyenne des déplacements a diminuée.
- Education. Le besoin d’éducation. Or le système actuel est le fruit du mode industriel de production. Le service "éducation" crée une nouvelle sorte de pauvres : les non-scolarisés. Trois ans d’école ont de pires effets que l’absence de scolarisation : ils font de l’enfant qui abandonne un raté.
La dynamique du système industriel actuel fonde son instabilité : il est organisé en vue d’une croissance indéfinie et de la création illimitée de besoins nouveaux. Or la structure de la force productive façonne les relations sociales et augmente la crise écologique. Ce développement industriel apporte cinq menaces.
1) La dégradation de l’environnement. La surabondance oblige chacun à dépenser plus d’énergie.
2) Le monopole radical : de la menace sur le droit de l’homme à l’autonomie dans l’action. Le monopole éducatif fait que les autodidactes sont officiellement étiquetés comme « non éduqués ». Les hommes ont la capacité innée de se soigner, de réconforter, de se déplacer, d’acquérir du savoir, de construire leur maison et d’enterrer leurs morts. Ces droits sont niés par les monopoles de l’éducation, de la médecine, des pompes funèbres... La défense contre le monopole radical est possible à une condition : que se dégage au plan politique, un accord unanime sur la nécessité de mettre un terme à la croissance.
3) La surprogrammation de l’homme pour l’adapter à son nouvel environnement menace sa créativité. Le savoir devient un bien, et est donc mis sur le marché et soumis à la rareté. Pour des besoins d’efficacité et de nécessaire adaptation, l’école devient un conditionnement, et son coût augmente. Les programmes, les diplômes tuent le poête, le créateur, et la possibilité d’apprendre par soi-même.
4) La polarisation : les menaces sur le droit à la parole en raison de la complexification des processus de production. La chance qui nous est donnée de créer pour tout le monde plus de bonheur avec moins d’abondance est condamnée. Les élites répandent la fable selon laquelle lorsque les riches s’enrichissent en exploitant les pauvres, ils créent de l’abondance pour tous et donc enrichissent les pauvres. En fait l’industrialisation sans frein produit la pauvreté moderne et concentre les privilèges et les pouvoirs entre les mains de quelques-uns.
5) L’usure : menace le droit de l’homme à sa tradition, à travers le mythe, le rituel. La reconstruction conviviale suppose le démantèlement de l’actuel monopole de l’industrie, non la suppression de toute production industrielle. La meilleure façon d’ouvrir un marché est d’assimiler le produit nouveau à un important privilège. Le consommateur s’abandonne alors à l’idéologie de la croissance illimitée. Mais on crée alors plus de besoins que de satisfactions et donc une nouvelle pauvreté. L’accélération du changement fait perdre les références et la qualité d’homme. La désaccoutumance de la croissance sera douloureuse.

Dans l’accomplissement de la société conviviale, trois obstacles nous barrent le chemin.
1) L’idolâtrie de la science. Dans une société qui se définit par la consommation du savoir, la créativité est mutilée, le citoyen abdique tout pouvoir en faveur de l’expert, seul compétent. Le vote remplace la palabre. Le citoyen s’assoit en face de l’écran et se tait.
2) La corruption du langage quotidien. La domination des sciences exactes dans la recherche et de l’industrie face aux autres modes de production ont entraîné la dégradation de tous les langages. Il devient alors très difficile de trouver les mots qui parleraient d’un monde opposé à celui qui les a engendrés. La domination nouvelle du substantif sur le verbe, l’appauvrissement du concept de propriété, empêche toute pluralité des styles d’avoir. Le droit d’avoir (consommation) prend la place du droit d’agir (action sociale).
3) La perversion du Droit. Une autre société est possible dès qu’on parvient à l’exprimer clairement. Mais si on veut utiliser le Droit pour inverser la société, des objections surgissent. D’abord un obstacle facile à surmonter, la difficulté de chacun à manier le Droit pour son compte. Mais surtout les acteurs actuels du Droit sont intoxiqués par la mythologie de la croissance. Il est vain d’espérer que les cadres d’une société productiviste se transforment en défenseurs de la société conviviale. Mais une révolution qui négligerait d’utiliser les procédures juridiques et politiques se condamne à l’échec. Et il se trouvera toujours, par exception, des juristes pour aider à l’inversion de société en faveur d’une société conviviale.
Pour la réussir il est donc nécessaire de faire fi de la mythologie politique et des cadres acquis au mythe de la croissance et qui résisteront pour sauver leurs intérêts.
1) De la catastrophe à la crise. La croissance s’arrêtera d’elle même. La crise sera déclenchée par un événement imprévisible et probablement mineur. Alors, ce qui est évident pour certains sautera aux yeux du grand nombre, à savoir que la recherche du mieux-être est un obstacle au bien-être. La transformation de la crise en catastrophe dépend de l’apparition d’élites impossibles à récupérer.
2) A l’intérieur de la crise. Les forces qui tendent à limiter la production sont déjà en travail à l’intérieur du corps social, sans partis. Plus inattendue sera la crise, plus soudainement leur appel à l’austérité joyeuse et équilibrée deviendra un programme de limitations rationnelles. Les outils seront : un retour au langage quotidien et un recours lucide à la procédure contre la bureaucratie.
3) La mutation soudaine. Gérer la crise serait précipiter l’issue fatale. Il faut reconnaître la profondeur de la crise et établir par accord politique une autolimitation. Plus nombreux et divers seront les hérauts, plus profonde sera la prise de conscience de ce que le sacrifice est nécessaire, dans l’intérêt de tous. La convivialité accessible dès maintenant aux « sous développés » coûtera un prix inouï aux « développés ».