
La décroissance est généralement vue comme une critique écologique et sociale (mais surtout écologique) de la croissance économique infinie. Cela consiste à dire la chose suivante : Puisque les « ressources » (terres agricoles, énergies non renouvelables, eau potable, etc.) sont limitées en quantité, agir collectivement comme si aucune limite n’existait pas serait absurde et suicidaire. Ce raisonnement simple a le mérite d’avoir pu populariser les questions propres à l’écologie. La décroissance se présente alors comme une volonté de limiter l’empreinte écologique des régions les plus riches du monde. Selon cette approche de la décroissance, le mythe de la croissance économique doit être combattu parce que la croissance génère des inégalités sociales toujours plus fortes, dans l’usage des ressources toujours plus rares.
Mais il faut préciser dès maintenant que, ainsi décrite notre situation politique, le développement durable se présente comme une solution qui tombe sous le sens : nous n’allons pas renoncer à la croissance économique, mais nous allons intégrer la double critique écologique et « sociale » dans nos mécanismes économiques et industriels. Il y a ainsi toutes les bonnes raisons du monde pour fabriquer et commercialiser des innovations technologiques qui, soit limiteront en amont l’empreinte écologique de leurs utilisateurs (énergies renouvelables, diminution des gaz à effet de serre, etc.), soit corrigeront en aval les déséquilibres des écosystèmes (dépollutions par capture de CO2, par dispersion de nanotubes de carbone, soins médicaux, etc.).
Et que devient la décroissance dans tout ça ? Nous pouvons dire que, faute de développer une critique sociale de ce qui rend possible de tels dégâts écologiques, elle se réduit à jouer deux rôles assez mineurs dans notre société dominée par les critères marchands et industriels. D’une part, elle permet d’accélérer un changement de paradigme par lequel la vieille économie entrerait dans une transition vers une « autre » économie, « immatérielle » et durable écologiquement. Il s’agit là, en somme, de redistribuer les cartes pour jouer au même jeu du développement, certaines régions conservant une avance technologique au sein d’une trajectoire technologique unique, que le restant du monde suit passivement. D’autres part, la décroissance devient une sorte d’identité culturelle pour quelques groupes militants radicaux, bien informés des défauts d’un pareil système économique, et faisant le choix d’une diminution variable de leur participation à celui-ci (en terme de travail et de consommation). Mais ce faisant, ils sont voués à l’isolement, tant que l’ensemble économico-industriel maintient un certain niveau de fonctionnement et de confiance auprès de la plupart des personnes.
Une autre approche de la décroissance existe néanmoins, qui me paraît beaucoup plus prometteuse. Je peux la résumer très simplement comme ceci. Certes, la croissance économique produit des déséquilibres sociaux et écologiques inédits. Mais elle produit surtout des comportements sociaux qui font fonctionner des sphères Economique et Industrielle dont personne n’est vraiment responsable. Qu’il y ait des personnes qui en profitent plus que d’autres ne signifient pas qu’elles soient maîtresses de ses effets. L’impuissance est socialement partagée. Les relations directes entre personnes, les sentiments et les attaches locales, les émotions directement vécues, les expériences intimes, tout cela se déroule en vase clos vis-à-vis de phénomènes économiques et industriels auxquels nous participons pourtant, mais toujours partiellement (en tant que consommateur, travailleur, électeur, etc.). Sans une telle séparation entre ce que nous vivons et ce à quoi nous participons, la prise en charge des équilibres écologiques et sociaux serait possible plus simplement, plus démocratiquement et plus efficacement par les personnes elles-mêmes là où elles vivent. Et en cas d’échec de cette prise en charge, les effets négatifs seraient limités à la fois en intensité et en étendue géographique, ce qui favoriserait d’autant les possibilités d’entraide.
Pour le dire autrement, la croissance économique fait augmenter les situations où les personnes doivent déléguer leur responsabilité et leur capacité d’agir propre. Qu’il s’agisse de production de connaissances (science moderne), de représentations culturelles partagées (médias de masse), de routines efficaces (techniques industrielles), de décisions touchant l’organisation de la vie collective (instances de représentations politiques et syndicales) et des dépendances à entretenir vis-à-vis des écosystèmes (vie urbaine, devenue « hors-sol »), nous déléguons sans relâche et toujours plus. Si la croissance économique a permis, pour l’ensemble de ces cinq domaines, de produire plus rapidement les biens jugés nécessaires, le sujet de telles actions est malheureusement devenu anonyme, puisque chacun y prend une part infime et abstraite, en des endroits bien localisés d’une vaste machinerie. Il en résulte, non seulement un sentiment d’impuissance largement partagé, mais également des difficultés réelles quant à conduire l’économie et aux techniques vers « bon » chemin, quelque soit le critère de celui-ci. A cet égard, il est significatif que les innovations scientifiques les plus récentes se présentent de plus en plus explicitement, de l’avis des scientifiques et des experts eux-mêmes, comme des risques à prendre plutôt que comme des intentions ou des promesses de maîtrise [1].
La question politique que la décroissance adresse à nous tous, y compris à celleux qui veulent nous représenter, peut se résumer très simplement ainsi : Notre société fournit aujourd’hui aux individus d’énormes possibilités de « délégation », mais très peu de possibilités de les contrôler par ces mêmes individus.
Au lieu de parler de « possibilités de délégation », on peut aussi parler de « puissances hétéronomes » [2].
Revenons plus en détail sur les cinq domaines de délégations énumérés précédemment :
La science fabrique des représentations de la réalité, sur la base d’un principe lourd de conséquences (ce principe étant : « est objective, une description indépendante de l’observateur ») qu’il apparaît difficile de discuter avec les scientifiques eux-mêmes ou leurs financeurs (privés ou publics).
Les écrans médiatiques et publicitaires s’interposent entre nous et les représentations du monde qu’ils donnent, conforme à des intérêts et des luttes qui nous dépassent.
Les techniques industrielles, en se combinant entre elles, induisent des contraintes propres à cette combinaison.
Les représentants politiques et syndicaux portent une parole qui n’est plus la notre, mais fabriquée en fonction de leurs interlocuteurs immédiats (qui ne sont pas nous).
Enfin, la vie quotidienne en milieu urbain nous a coupé radicalement des « écosystèmes », que ce mode de vie induit a gravement déséquilibré [3], déséquilibres menaçant en retour notre intimité biologique voire notre survie collective.
Ces 5 domaines de la vie sociale (science, médias, techniques, institutions politiques et vie hors-sol) sont ceux qui me semblent apparaître le plus fréquemment dans nos discussions, entre « décroissants », depuis au moins 2 ans. On voit que l’écologie n’est qu’une facette parmi les 5 autres du prisme (et il existe sans doute d’autres facettes que l’on pourrait ajouter). Chaque facette est reliée à toutes les autres et les éclairent dans l’unité d’un même questionnement politique.
Ainsi, quand nous déléguons sans contrôler, même dans un cadre où plusieurs choix sont possibles, nous ne faisons pas vivre une « démocratie » en tant que « moins pire des systèmes politiques ». Au contraire, nous construisons minutieusement les bases pratiques et symboliques des dictatures futures. En réalité, nous sommes déjà habitués à donner notre consentement à des actions qui se déploient sans notre contrôle. Cela se déroule chaque fois qu’un consortium industriel reçoit une subvention publique. Chaque fois que nous achetons une machine à faire le pain fabriquée on ne sait comment. Chaque fois nous envoyons nos enfants dans les arènes de la compétition scolaire. Chaque fois que notre entreprise décroche un contrat, etc.
On peut tout de suite se demander : comment, historiquement, avons-nous accepté la création et l’usage quotidien de toutes ces délégations (ou « puissance hétéronomes »), en laissant progressivement filer les moyens de les contrôler par nous-mêmes ? Disons que cela s’est produit sous la forme d’un deal que passe chacun avec chacune de ces puissances : « je te délègue telle tâche politique que je n’assume plus, je te vends ma responsabilité et mon contrôle sur toi, et en échange tu m’abreuves de tes bienfaits ». J’appelle ce deal le « deal d’irresponsabilité » :
Je paie pour ne pas être responsable et pour en retirer des services que je consomme (il s’agit de tout ce que j’achète directement, ou indirectement par les impôts que je paie).
Ou bien, je reçois de l’argent en échange d’être responsable d’une étape dans la production de services que je ne consomme pas, ni moi ni aucun de mes proches (cela se produit en étant salarié, ou bien en tant qu’indépendant ou entreprise fournissant à l’aveuglette un service à des clients).
On comprend ainsi que la croissance de ce qui est ainsi échangé conduit à la destruction de la société, et pas seulement de la planète. Les liens qui forment la société sont progressivement détruits par achats d’irresponsabilité. Il en est de même quant aux liens avec le reste du monde vivant, qui ne résistent pas non plus à l’irresponsabilité. Plus vite l’argent circule, plus vite augmente l’irresponsabilité individuelle et collective. Le Droit lui-même peut « condamner » les manquements aux responsabilités, en imposant des amendes ou des séjours en prison. C’est évidemment insuffisant et inefficace.
Car on peut dire que le deal a magnifiquement fonctionné : Plus personne n’est responsable de rien (ou de si peu), et pourtant la machine continue à cracher gaillardement sa science, ses écrans publicitaires, ses technologies, ses affrontements politiques bidons et son mode de vie hors-sol.
Le projet politique de la décroissance est alors de permettre à chacun de retrouver une autonomie personnelle, laquelle consiste à savoir identifier et entretenir collectivement nos dépendances [4]. On peut alors parler de sortie de l’économie [5] et de sortie de l’industrie [6], le mot « sortie » signifiant que la trajectoire politique ainsi visée est un processus d’émancipation. Cette trajectoire passe par une remise en question des catégories de pensées économiques et industrielles, par lesquelles nous donnons un sens à nos actions quotidiennes.
Peut-être est-il utile de préciser encore ce que reprochons à l’économie, et plus généralement aux délégations qui caractérisent la vie quotidienne dans la société de croissance. Gardons à l’esprit le contexte, actuel, qui a popularisé le terme de « décroissance », à savoir les déséquilibres écologiques et l’épuisement des ressources dus aux activités économiques et industrielles. Mais précisons pourquoi l’attention aux délégations est plus pertinente que le souci de « la nature », tout en ayant une portée plus générale, pour rendre intelligible notre situation actuelle, son inertie et notre impuissance.
En effet, ce n’est pas ne pas prendre au sérieux les dégâts environnementaux causés par les activités humaines que de souligner tout ce qui nous sépare de la prise en compte intime de ces dégâts, par nous-mêmes, et non pas par des écritures scientifiques, des modèles ou des mesures objectives. Que des informations soient disponibles et gratuites, nous expliquant qu’un changement collectif de comportement est nécessaire pour différentes raisons présentées comme objectives, dûment argumentées, comment cela pourrait-il enjoindre un individu quelconque mais particulier à de tels changements ? Tout au plus, ces données chiffrées servent à justifier après-coup la volonté intime d’agir en s’écartant des facilités du confort moderne. Mais alors, il est clair que l’argumentation chiffrée, la persuasion ou la volonté de convaincre constituent la zone la plus superficielle d’un processus politique que l’on souhaiterait plus intense, mais qui s’effiloche toujours plus vite au fur et à mesure que l’on stagne dans cette zone.
Le résultat, nous le connaissons. Alors que les dégâts environnementaux ont été rendus possibles par une impressionnante série de délégations (industrielles, marchandes, médiatiques, politiques, urbaines), notre société continue de déléguer les questions écologiques à des associations et des organisations spécialisées, à des industriels et des entreprises, comme si nous ne voulions rien apprendre de nous-mêmes. Cela signifie une chose très claire : Les conditions de possibilités des dégâts environnementaux ne sont toujours pas au centre de la réflexion et des pratiques écologistes convaincues. Elles demeurent donc inchangées et inchangeables. Le souci de « la nature », en tant que concept politique, a donc deux conséquences pratiques qu’il est facile de constater : a) aucune procédure politique démocratique subordonnant les activités économiques aux contraintes « naturelles » n’est à l’ordre du jour, b) aucune critique sociale portant sur les délégations modernes, dans leur inflation et leur diversité, n’est diffusée, alors qu’elles sont à la racine de notre impuissance politique (et donc des possibilités d’émancipation).
[1] Songeons par exemple aux OGM, dont les tests nécessitent des « essais » (en plein champ) qui n’en sont pas, puisque les effets de ces « tests » sont d’emblée irréversibles. Songeons aussi et surtout aux produits des nanotechnologies, dont le mode d’emploi demande à ce qu’ils soient disséminés. Cela signifie d’ailleurs qu’une fois conscientes de ce changement de paradigme (de « maîtres et possesseurs de la nature » nous devenons « apprentis mutants »), de larges parties de la population sont à même de s’opposer à de telles innovations. (Merci à ktche pour cette analyse)
[2] ...expression d’Illich que nous rappelait Jeuf un dimanche. Mais mon expression me paraît plus intéressante et d’ailleurs assez fidèle aux idées d’Illich. En effet, Illich écrivait que les techniques hétéronomes étaient tolérables politiquement, pourvues qu’elles puissent « féconder » les techniques autonomes. A mon sens, si des techniques peuvent être qualifiées d’« hétéronomes », c’est précisément par le haut degré de délégation qu’elles imposent à leurs usagers, à leurs « bénéficiaires ». De lourds appareillages industriels. De gros capitaux. Des organisations compliquées et de grandes tailles. Des experts payés chers, formés en vase clos pendant de longues années d’études, etc. Voir l’article « Des techniques industrielles aux techniques conviviales » pour une explicitation de ces critères. http://www.decroissance.info/Sortir...
[3] Je n’insiste pas sur ces « déséquilibres » environnementaux, l’agriculture et l’énergie étant deux points d’entrées privilégiés pour les aborder.
[4] Selon la définition de Florian Olivier, dans Les communautés politiques alternatives et la question de l’argent, http://www.upmm.org/IMG/pdf/communa...
[5] Clément Homs, « « Sortir de l’économie » ça veut dire quoi ? La décroissance racontée et expliquée aux enfants », http://www.decroissance.info/-Sorti...
[6] Deun, « Sortir de l’industrie », http://www.decroissance.info/-Feuil.... Voir aussi, dans une perspective davantage historique et philosophique, Bertrand Louart, Quelques éléments d’une critique de la société industrielle. Suivi d’une Introduction à la réappropriation, juin 2003, http://netmc.9online.fr
Salut Deun. En fait je me rend compte maintenant que ce texte que tu as écris et qui me paraissait totalement abscon correspond assez à ma vision... tout le problème de nos discussions vient de nos langages assez différents. La ou tu parle de souci des délégations, moi je parle de restauration de la sensibilité et d’autres choses du genre.
En attendant je vais essayez de revaloriser ton texte dans mon groupe local notamment puisqu’on se demande si l’on va pas changer de nom... La réappropriation, la restauration des savoirs faires etc... tout cela n’a plus grand chose à avoir avec ce que la majorité des personnes comprennent par décroissance et peut-être que ton texte leur parlera plus que les miens :)