
Le nombre de livres sur le thème de la décroissance va... croissant. La remise en cause de l’idéologie du progrès, la question de l’épuisement des ressources et de l’impasse de notre développement, tout comme la réflexion sur la sortie de l’économie, sont autant de thèmes abordés ou approfondis dans une multiplicité de livres parus en février et mars 2006. Tour d’horizon de la galaxie intellectuelle des objecteurs de croissance.

François Flahault, Le paradoxe de Robinson : Capitalisme et société , Mille et une nuits, 2006. Le vide de la pensée progressiste auquel nous sommes confrontés correspond à une période de transition entre deux conceptions de l’être humain et de la société. La pensée occidentale se fonde depuis des siècles sur la conviction que l’individu précède la société et que celle-ci se développe avec l’économie - une conception incarnée par la figure de Robinson Crusoé. Or, les connaissances dont nous disposons aujourd’hui convergent vers la conclusion inverse : la vie sociale est à la base du processus d’humanisation, elle précède l’émergence de l’individu, elle est notre milieu naturel. Une véritable révolution des idées ! Qui conduit à penser autrement la place de l’économie dans la société. Il est temps de comprendre le renversement qui s’opère en silence mais qui n’en aura pas moins des répercussions sur la pensée politique.
Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines de Ned Ludd à José Bové , Seuil, février 2006.
John Saul, Mort de la globalisation , Payot, février 2006. Il y a trente ans, la globalisation surgissait, balayant tout sur son passage. Ses apôtres, les néolibéraux, proclamaient que ce mouvement était inéluctable et que, pour leur plus grand bonheur, toutes les sociétés seraient désormais organisées autour d’un seul élément : l’économie. Ils nous demandaient de les croire ; nous les avons crus. En vérité, la globalisation n’était pas une fatalité, mais une idéologie, une théorie expérimentale visant à remodeler simultanément les paysages économique, politique et social. Or, tout montre aujourd’hui que cette idéologie-là est en train de mourir... Dans la lignée des Bâtards de Voltaire, qui provoqua un électrochoc lors de sa sortie, John Saul décrit un monde en transition, où des pays, voire des continents, à la dérive, ont quitté le " navire global " tandis que s’affrontent les économistes, mais où pointent également les idées et les expériences, bonnes ou risquées, qui préparent la société de demain.
Ronald Wright, La Fin du Progrès ? , Editions Naïve, février 2006. « Tout notre fameux progrès technologique - notre civilisation même - est comme la hache dans la main du criminel pathologique », écrivait Albert Einstein en 1917. Tiendrait-il des propos différents aujourd’hui ? Si le XXe siècle a bien été celui du progrès technologique, qu’adviendra-t-il du XXIe ? Dans ce texte court et limpide, Ronald Wright embarque le lecteur dans un voyage à travers les siècles et le développement humain. S’appuyant sur les civilisations sumérienne, romaine, maya et de l’île de Pâques, il met au jour les failles qui ont conduit à leurs disparitions : développement d’une société hiérarchisée au sein de laquelle une minorité surconsomme au mépris du plus grand nombre, pillage intensif des ressources naturelles entraînant des dégâts irréversibles sur l’environnement... Le constat est clair et chaque fois identique : prises au piège de la logique du progrès, ces civilisations ont littéralement bâti leur perte, échouant à faire cohabiter impératif moral et innovation technique. Comment ne pas voir les parallèles avec le monde actuel ? Si le tableau dresse par Wright est alarmant, il n’est pas désespéré. A la lumière du passé, de nombreux écueils peuvent encore être évités. Notre civilisation est à la croisée des chemins. Reste à choisir la bonne route...
Christopher Lasch, Le Seul et vrai paradis, Une histoire du progrès et de ses critiques , Flammarion, Champs, réédition février 2006. Les fractions les plus modestes des classes moyennes européennes et américaines, grâce à leur culture du sens des limites, surent un temps se prémunir contre les mirages de la surabondance illimitée. La tradition de radicalisme plébéien qui fut celle de cette petite bourgeoisie donna lieu à la seule tentative sérieuse de poser l’une des grandes questions politiques refoulées des XIXe et XXe siècles : l’abandon de ce fondement matériel de la vertu civique qu’était la propriété des moyens de production annonçait-il vraiment des temps meilleur ? George Orwell, Walter Benjamin ou encore Hannah Arendt ont montré qu’il n’était pas nécessaire d’être progressiste pour être démocrate. Christopher Lasch montre que les mouvements démocratiques des trois derniers siècles, aussi bien en Europe qu’outre Atlantique, se constituèrent tous en opposition à un « mouvement de l’histoire » auquel ils ne croyaient pas. « L’Histoire n’a pas de sens unique et le progrès de la société passe parfois par le refus de certaines modernisations sociales. (...) La nostalgie politique est un désastre, mais pas la volonté de garder en mémoire certaines leçons du passé. L’optimisme est une sottise, mais l’espérance une valeur. La pensée critique a du mal à se faire entendre. En voici une voix puissamment articulée » (Michel Schneider, Le Point). L’article du magazine Teknicart pour découvrir C.Lasch.
Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith. De l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche , réédité en février 2006 chez Flammarion, Champs. « Ce qu’on appelle, de nos jours encore, la Gauche, s’abreuve exactement à la même source philosophique que le liberalisme moderne - en sorte, par exemple, qu’il n’y aurait aucune absurdité de principe à soutenir que Turgot et Adam Smith étaient déjà des hommes de Gauche. C’est précisément l’existence de cette matrice originelle, commune à la pensée de Gauche et au Libéralisme des Lumières, qui explique, selon moi, que les raisons qui ont toujours conduit, la première à valider l’esprit du second sur l’essentiel, quand bien même il lui est assez souvent arrivé (et il lui arrivera encore) de vouloir l’amender (ou le réguler) sur tel ou tel point de détail particulier, ne tiennent pas d’abord à la psychologie singulière de la plupart de ses chefs (leur amour caractéristique du pouvoir et le sens de la trahison qu’il implique). Ces raisons sont fondamentalement « ontologiques », c’est à dire qu’elles tiennent à l’être et à la nature de la Gauche elle même. De ce point de vue, l’idée d’un anticapitalisme de Gauche (ou d’extrême Gauche), apparaît aussi improbable que celle d’un catholicisme renouvelé, ou “refondé”, qui ferait l’impasse sur la nature divine du Christ et l’immortalité de l’âme. Ce sont donc, en réalité, les exigences mêmes du combat contre l’utopie liberale et la société de classes renforcée qu’elle engendre inévitablement (j’entends simplement par là un type de société où la richesse et le pouvoir indécents des uns ont pour condition majeure l’exploitation et le mépris des autres) qui rendent à présent politiquement indispensable une rupture radicale avec tous les paradigmes métaphysiques de la Gauche historiquement constituée. Je comprends parfaitement que l’idée d’une telle rupture puisse poser à beaucoup de graves problemes psychologiques, car la Gauche est avant tout une religion de substitut (la religion du “Progrès”) et l’on sait bien que toute religion a pour fonction première de conferer une identité à ses fidèles et de leur assurer la paix avec eux mêmes. J’imagine même sans difficulté que de nombreux lecteurs tiendront cette manière de distinguer radicalement le projet philosophique du Socialisme aux differents programmes de la Gauche et de l’Extrême Gauche, pour un paradoxe inutile voire pour une provocation aberrante et dangereuse de nature à faire le jeu de tous les ennemis du genre humain. J’estime, au contraire, que cette manière de voir est la seule qui permette d’éclairer ces défaites et échecs historiques à répetition demeurés en partie obscurs, dans le siècle qui vient de s’écouler (et qui visiblement le demeurent encore pour beaucoup dans l’étrange situation qui est la nôtre). De toute façon, c’est à peu près la seule possibilité non explorée qui nous reste si nous voulons réellement aider l’humanité à sortir enfin de l’impasse Adam Smith. » Plus d’informations. Le point de vue d’Arnaud Spire dans L’Humanité.
Christian Comeliau, La Croissance ou le Progrès ? Croissance, décroissance, développement durable , Seuil, février 2006. « La croissance économique est devenue un principe absolu de notre temps. Il faut se demander pourquoi il en est ainsi. Accélerer la productivité et la production du revenu et de la richesse serait-il un critère exclusif du “progrès social”, terme que l’économiste Christian Comeliau emploie dans son sens le plus général, c’est-à-dire “l’idée selon laquelle la société de demain peut être meilleure que la société d’aujourd’hui” ? Ce spécialiste du développement, qui a enseigné dans diverses institutions internationales et au COmmissariat du Plan, cherche une réponse à quelques-unes de ces interrogations, “qui soit moins sommaire, mais soit aussi politique”. On l’aura compris, l’auteur doute du discours unilatéral en faveur de la poursuite indéfinie de la croissance globale, mais il doute aussi d’une “décroissance indéfnie de cette économie globale”, thèse qu’un penseur comme Nicolas Georgescu-Roegen a soutenue dans les années 1970. Comeliau se défend aussi de présenter dans ce livre un compromis entre deux thèses radicalement opposées. Il est convaincu que ce monde “est devenu trop complexe pour se prêter à des modes d’organisation qui puissent se résumer à travers un slogan unidimensionnel tel que celui de la croissance ou de la décroissance”. Et c’est ce qui fait l’intérêt de ce livre à contre-courant, qui cherche à renouveler la réflexion politique sur les finalités de ce progrès. » (Recension parue dans le magazine Politis 16 mars 2006). Cependant M. Comeliau semble penser que la décroissance est l’inverse de la croissance, alors que ce slogan est simplement un mot d’ordre pour sortir de l’économisme et de l’économie. La décroissance n’est donc pas une « politique de développement économique », comme le croit M. Comeliau. Si par les problématiques qu’il ouvre, ce livre est d’un grand intérêt, l’objection de croissance n’y est pourtant pas véritablement reconnue dans ce qu’elle est, ce qu’elle critique fondamentalement. Les auteurs de l’après-développement ou du courant de la bio-économie, brillent avant tout dans ce livre, par leur étrange absence.
Serge Latouche, L’invention de l’économie , Albin Michel, 2005. La prégnance de l’économie sur la vie des hommes n’est pas plus à démontrer que leur morosité et leur souffrance. Comment s’est construit notre " imaginaire économique ", notre vision économique du monde ? Pourquoi voyons-nous aujourd’hui le monde à travers les prismes de l’utilité, du travail, de la compétition, de la concurrence et de la croissance sans fin ? Nous avons inventé la valeur-travail, la valeur-argent, la valeur-compétition, et construit un monde où rien n’a plus de valeur mais où tout possède un prix. Au fil d’une passionnante mise en perspective historico-économique, Serge Latouche revient aux origines de cette économie que les premiers économistes appelaient la " science sinistre ". Servi par une brillante érudition économique et philosophique, cet ouvrage montré la manière dont s’est façonnée notre obsession utilitariste et quantitative, et nous permet ainsi de porter un regard neuf sur notre monde.
La revue Ecorev , Revue critique d’écologie politique, n°21 automne-hiver 2005-2006, vient de publier un dossier spécial sur les « Figures de l’écologie politique ». C’est un véritable tour d’horizon des principaux auteurs inspirant l’objection de croissance en France. La revue aborde ainsi les apports de C. Castoriadis, J. Ellul, B. Charbonneau, I. Illich, H. Jonas, la Gueule Ouverte, R. Dumont, S. Latouche, P. Rabhi, M. Bookchin, V. Shiva, F. Guattari, mais le numéro présente aussi les pensées de A. Gorz, S. Moscovici, R. Passet, A. Lipietz, H. Marcuse... Un panorama non exhaustif mais très intéressant sur la généalogie intellectuelle et historique de l’objection de croissance. Plus d’informations. L’article de Patrick Troude-Chastenet sur « Ellul et Charbonneau, pionniers de l’écologie politique » et le très intéressant entretien donné par Serge Latouche, « De Marx à la décroissance », sur son parcours dans le Tiers monde et ses différentes ruptures intellectuelles, sont disponibles en ligne.
Revue Mouvements , numéro 41 « Developpement Durable ou Decroissance Selective ». Un numéro collectif avec des articles de Fabrice Flipo, Bernard Guibert, J.-M. Harribey... La Découverte, 2005. « Le développement durable est partout » constate la revue bimestrielle Mouvements dans l’éditorial de son dossier des mois de septembre et octobre 2005 consacrés aux thèmes du « développement durable » et de la « décroissance sélective ». Il est partout, c’est là le problème, et même dans la publicité pour les grandes entreprises polluantes comme Lfargue. J.-M. Harribey membre du conseil scientifique d’Attac, note que l’apparition de l’expression « développement durable » dans le rapport de Brundtland en 1987 présentait une « faille dès l’origine » car elle était associée à la croissance économique (p.24). Pour Bernard Guibert, responsable économique des Verts « toutes les productions ne sont égales pas égales devant les besoins humains. » Les auteurs sont d’accord qu’il faut une décroissance « sélective » de notre production de biens de consommation, sauf au Sud, précise Harribey car « il faut bien » des écoles, des centres de soins, des adductions en eau, donc de l’argent pour les payer et donc de la croissance... Vraiment ? C’est là où le bât blesse entre partisans du développement durable et de la décroissance. Car il existe bien une médecine, une éducation informelles rappelle B. Guibert et des façons traditionnelles de collecter de l’eau. Parler de croissance, c’est dès lors se situer dans une économie formelle, monétaire, chiffrable, avec comme critère le PIB. Or dans certains pays, on vit bien avec moins d’un dollard par jour. Quelles alternatives alors pour sortir du tout économique ? La revue propose quelques pistes. Par le « lobby des citoyens » répond Jacques Testart, ancien président de la Commission française du développement durable dont il a démissioné et qui reconnaît toutefois que la conférence d’une dizaine de citoyens que le gouvernement a organisé suyr les OGM a été tuée dans l’oeuf dès qu’elle est sortie des voies de l’agro-industrie. Autre exemple plus heureux : les paysannes de Via Campesina préfèrent l’agriculture biologique car elles peuvent sélectionner elles-mêmes les semences pour éviter de les payer (ce qui pourtant serait facteur de croissance sur le papier) ! (recension parue dans L’Ecologiste n°17 décembre-janvier-février 2006).
La revue anarchiste Réfractions vient de mettre entièrement, et gratuitement, en ligne son numéro consacré au thème « Des alternatives à l’économie de marché », qui présente largement la pensée de l’après-développement et de la sortie de l’économie. Ce numéro a été coordonné par S. Latouche. On y trouve un article de ce dernier mais aussi des présentations de F. Partant, de M. Bonaiuti sur Georgescu-Roegen, du ROCADe, des Sels... Un numéro capital sur la réflexion autour de l’objection de croissance.