
Voici l’article de Jean-Pierre Tertrais paru dans Le Monde Libertaire, n°1453, 2-8 novembre 2006. Ce texte est une sorte de recension critique du réformisme écologiste contenu dans l’ouvrage de Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire (Fayard, 2005), et aujourd’hui principal conseiller de Nicolas Hulot. Mais plus largement le texte de Tertrais ouvre aussi à élargir le débat sur la critique de l’écologisme des politiciens de la décroissance (revenu maximum de décroissance, éco-taxes, revenu universel inconditionnel, gratuité économiste du « bon usage » et taxation du « mésusage », etc) qui finalement a les mêmes présupposés et les mêmes solutions que MM. Besset et Hulot : gérer les nuisances écologiques par le renforcement de l’économie, au lieu de poser une réflexion originale qui cherche à les supprimer tous deux. Mais où sont donc passées la « sortie de l’économie » et la nécessaire « décolonisation de l’imaginaire » ?
Bonne lecture !
C. Homs (seulement collaborateur occasionnel de decroissance.info)
Depuis plusieurs années, des centaines d’ouvrages fleurissent sur le désastre annoncé, au chevet de la planète. Et toujours se reproduit le même scénario : un diagnostic rigoureux mais pertinent ; des remèdes désrisoires, un traitement inadapté. Un décalage sidérant entre une analyse pessimiste et une conclusion insipide dépourvue de toute perspective politique. Avec son Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire paru en 2005 chez Fayard, Jean-Paul Besset n’échappe pas à la règle.
Le réquisitoire est sévère : crise du vivant, faillite de l’humain, désintégration sociale, qu’accélère la fuite en avant technologique. Avec, notamment, le bouleversement climatique comme arme de destruction massive. Et chaque année, 76 millions d’individus qui viennent alourdir la capacité de charge de l’humanité sur la planète.
Objectif central de tous les programmes socio-économiques depuis un demi-siècle, la croissance n’est plus possible ; elle est incompatible avec la stabilité de la biosphère et inaccessible à l’essentiel de la population mondiale. L’irruption des limites vient briser le vieux rêve de domestication de la nature.
Plus de 300 pages (c’est très long !) où l’auteur nous décrit l’impasse dans laquelle nous a conduit la fascination de la mystique progressiste, nous dresse un constant résolument catastrophiste : l’avenir de l’homme sur la planète n’est plus assuré ; nous entrons dans une ère d’insécurité généralisée, dans une zone de danger maximal. Avec des mots qui suscitent l’effroi : hécatombe, cauchemar, apocalypse. A la page 313 - la conclusion - avec une impatience fébrile, on s’attend donc à ce que l’auteur nous livre l’imminence de la prochaine révolution. Cruelle désillusion ! L’auteur a bien été rédacteur en chef au Monde pendant dix ans, et semble donc atteint d’une maladie incurable. Les intellectuels ne découvrent jamais rien qui puisse remettre en cause leur position de classe ! Et la préservation d’un statut exige les contorsions les plus douloureuses.
Des formules hardies semblent témoigner, de temps à autre, d’une insolence pugnacité, d’ne ardeur revendicatrice de haute intensité : « Poser des limites à cette prétention prométhéenne », « l’homme doit descendre du sommet de la pyramide qu’il a construite », « décoloniser les esprits pour s’émanciper de la démesure », « envisager d’autres manières d’être, de penser et d’agir », « bousculer les conformismes, emporter les convictions populaires, construire un autre consensus social ».
Puis viennent les formulations ambigües : « qu’une social-écologie vienne prendre dans l’opinion le relais des différentes formes de social-démocratie... ». « Reprendre le contrôle de sa vie, s’accorder une simplicité volontaire, attribuer à la richesse une autre valeur que celle de l’accumulation, prétendre à la qualité plutôt que la quantité », « envisager une redistribution des richesses selon d’autres critères de vie désirable ».
Enfin, tout devient lumineux. Après avoir fait comprendre que l’important, c’est la nature de la production, et non les rapports de production (mieux vaut, sans doute, le solaire esclavagiste [1] que le pétrole autogéré), l’auteur se dévoile enfin : « La bonne question consiste à passer un compromis avec le marché et, pour éviter qu’il ne déborde et ne sérige en instrument dictatorial, à lui appliquer un nouveau type de régulation, celui de la durablité ». Ah ! Le capitalisme à visage humain, relooké écolo ! L’auteur persiste : « Il ne s’agit pas de courir après cette chose introuvable dont certains rêvent, entre capitalisme et socialisme, mais de tracer un chemin entre Réaction et Progressisme ». « On pourrait, par exemple, commencer par fixer un salaire maximum aux patrons » (peut-on croire à une telle naïveté ?) Plus loin : « Il faut construire une démocratie participative et délibérative... Institutionnaliser les outils démocratiques (conférences de citoyens, comités consultatifs, états généraux, référendums, débats nationaux...), bien entendu, au plus près du concret des usagers ». Alors que Michel Koebel, sociologue, maître de conférences à l’université de Reims, démontre dans Le Pouvoir Local ou la démocratie improbable que, depuis trente ans, le recrutement du personnel politique local et sa professionnalisation accrue éloignent toujours davantage les élus de ceux qu’ils sont censés représenter.
J.-P. Besset jette en pâture des coupables commodes : Bacon, Descartes, Spinoza, les Lumières, et même saint Augustin, ceux qui ont, de quelque manière, légitimé la domination de l’homme sur tout ce qui l’entoure. Chacun serait responsable parce que tout individu est animé du désir jamais achevé de parvenir au perfectionnement, parce que la possession sert d’antidote à la finitude. Nous serions tous victimes (et coupables) de glissements progressifs et continus de l’être vers l’avoir. Sous prétexte d’un consensus autour de l’idée de progrès, de croissance, de développement, il faudrait situer sur le même plan les exploiteurs et les exploités.
Evoquant la crise de l’humain, J.-P. Besset écrit : « Voilà les humains, toutes classes mélangées, toutes cultures confondues, livrés corps et âme aux artefacts technologiques, aux diktats de la robotisation... » Ce constat en induit implicitement un autre, plus pervers : la fin sous-entendue de la lutte des classes ; nous sommes tous sur le même Titanic ; précaires et spéculateurs : même combat ! J.-P. Besset oublierait-il que l’opinion, française et européenne, est opposée aux trois quarts à l’introduction de cultures et plantes OGM et que, malgré ce refus, les pouvoirs publics effectuent, comme pour le nucléaire dans les années soixante-dix, un passage en force : consultations bidon du public sur Internet, culpabilisation imbécile dans le genre « ceux qui s’opposent aux OGM sont contre les médicaments pour la mucoviscidose », faucheurs volontaires dont les comptes bancaires sont saisis au prodit de Monsanto...
De qui se moque-t-on ? Le comportement quotidien des consommateurs, des citoyens est surdéterminé par les politiques mises en place par les dirigeants, les élus, mais surtout le pouvoir économique et financier. En quoi le citoyen lambda est-il responsable des dépenses d’armementou d’une pseudo-conquête spatiale, des constructions de prestige, de la fabrication d’objets non récupérables, du suremballage, du jetable, du gaspillage savamment orchestré ? Abusé par des intérêts qui le dépassent, l’individu, à qui on demande de « révolutionner sa propre existence » peut-il être tenu pour responsable des stratégies et des décisions des Bourses, des gouvernements, des institutions internationales, des conseils d’administration des grande firmes ?
L’individu est-il réellement responsable de ses achats impulsifs quand la publicité s’acharne à susciter l’envie, à exiter le désir, à détourner l’imaginaire vers la marchandise, à manipuler les facteurs psychiques qui orientent ses conduites ? Faut-il incriminer la majorité des populations lorsque les professionnels, avec le secours de la science, s’appliquent à flatter, à séduire, choquer, harceler, voire violer, à multiplier, à l’aide de budgets considérables, des méthodes de l’ordre de l’hypnose, à seule find ’ériger la consommation en impératif civique ? Le choix a-t-il encore un sens lorsque les incitations sont permanentes : promotions, prix cassés, braderie, rabais, soldes... ?
Nous témoignerions d’un « individualisme extrême ». Certes mais, en divisant les citoyens pour mieux régner, en exacerbant le racisme et la xénophobie par le renforcement des frontières, l’Etat ne détruit-il pas sciemment les solidarités ? En provoquant l’atomisation, l’isolement des individus, le capitalisme ne les dresse-t-il pas délibérément les uns contre les autres ? Dans la lutte pour la recherche d’un emploi ou la conquête d’un marché, autrui n’est-il pas devenu un obstacle, pis : un ennemi à abattre ?
Abreuvé de circuits, de réseaux, de processeurs, le citoyen peut-il maîtriser quoi que ce soi dans l’expansionnisme de l’informatique, de la robotique, des biotechnologies, des manipulations génétiques, des nanotechnologies, dans cette artificialisation de la vie, cette « chosification » de la personne, dans la construction par des apprentis sorciers d’une prétendue « posthumanité » qui engendre sentiment d’impuissance, d’angoisse, désarroi, détresse, avant de nous exposer à de nouveaux risques, de nous livrer à des possibilités terrifiantes, pour finalement nous faire sombrer dans la barbarie ?
Encore une fois, il est plus facile, au travers d’une bouillie pseudo-intellectuelle, d’uniformiser les responsabilités, de procéder à des amalgames pour éviter de démontrer l’incapacité du système capitaliste à mettre en oeuvre cette décroissance incontournable, et donc mettre en évidence la nécessité d’une révolution sociale. L’auteur concède seulement : « Il faudra du temps... » Sauf que le cours du pétrole n’attendra pas. Quand il aura atteint 200 dollars le baril, pour qui faudra-t-il voter ?
La vérité c’est que, lorsqu’on refuse d’assumer un choix clair et cohérent de société, on ne peut plus que se résoudre à qualifier toute idéologie d’archaïque et d’obsolète, à se situer au-dessus du « clivage droite-gauche » (en oubliant que c’est l’absence de positionnement idéologique identifiable qui favorise l’émergence des extrémismes, des fanatismes). La vérité c’est que, lorsqu’on ne veut pas entretenir avec le pouvoir un rapport conflictuel on ne peut que verser dans le symbolique et le festif (manifestations avec lâcher de ballons, chaînes humains...).
Les anarchistes n’ignorent rien de la difficulté du pas à franchir. Mais lorsqu’on s’est battu toute une vie, jusqu’à feindre des illusions sur la capacité à réguler un système (voir Yves Paccalet : L’humanité disparaîtra, bon débarra), vient un moment où il faut assumer pleinement ses responsabilités. Ce n’est plus seulement Billancourt qu’il s’agit de ne pas désespérer, mais l’ensemble de la jeunesse. Et, en l’occurence, il n’y a pas de demi-mesure. Lorsqu’on n’a pas le courage de choisir la voie révolutionnaire, la seule raisonnable dans une société non seulement bloquée mais en déliquescence, il ne reste plus que l’option réformiste, celle qui, précisément, peut entretenir la confusion idéologique, celle qui propose des solutions dérisoires au regard des problèmes posés, celle qui se complaît dans la fausse critique, la pseudo-rébellion, la subversion factice, celle qui occulte le sens de l’évènement, et même celui de l’Histoire, celle qui ne dénonce que les excès du capitalisme, alors que le capitalisme ne peut produire que des excès, celle qui, en définitive, critique le capitalisme pour sauver le capital et assurer sa régulation : la taxation des capitaux (un même outil revendiqué par des adversaires politiques !), la fiscalité - dissuasive ou incitative - la citoyenneté, la consomm’action, et autres emplâtres sur jambes en bois. Des alternatives « dans » le système, qui ne constitueront jamais une alternative « au » système.
Refuser d’affronter directement le capitalisme, c’est prendre le risque de détourner l’attention des problèmes réels, de fournir une vision édulcorée de la mondialisation, d’occulter les rapports sociaux de domination et d’exploitation dans leur réalité quotidienne, de faire croire que les mêmes causes finiront par produires des effets contraires, de vider la révolte de tout enjue politique, de contribuer à moraliser, et donc à perpétuer le capitalisme. C’est se résigner à corriger les abus du marché en le régulant, à atténuer les effets les plus dévastateurs des décisions économiques et politiques, c’est chercher à amender, adoucir, humaniser un système monstrueux, c’est-à-dire continuer à gérer la misère dans les limites d’un horizon supposé indépassable.
C’est faire croire à l’existence d’un Etat neutre (ou d’une « Europe forte ») investi d’une mission sociale, alors que loin d’être concurrents, l’Etat et le marché sont étroitement solidaires ; la fonction de l’Etat étant de se reproduire tout en assurant la sauvegarde du capitalisme. Le brave peuple étant convié à « faire pression », à assumer un engagement citoyen mais nullement à prendre son sort en main et encore moins à exercer le pouvoir, comme l’écrit Michel Barillon, Attac : encore un effort pour réguler la mondialisation !
Aborder frontalement le capitalisme, c’est au contraire intégrer les revendications partielles (immigration, sans-papier, racisme, chômage, licenciements, pollution, santé, agriculture, éducation...) dans une critique globale qui ne ménage pas les susceptibilités, qui s’attaque à la racine commune à la quasi-totalité de ces problèmes, c’est-à-dire la marchandisation capitaliste du monde. La construction d’une société d’hommes libres, égaux et solidaires ne sera jamais acquise définitivement ; elle exigera une vigilance permanente pour créer et maintenir, par une lutte collective de masse, une autogestion généralisée. Dans le livre précité, M. Barillon écrit : « Il est illusoire de penser réformer sur quelques points un système capable d’absorber et de recycler à son avantage n’importe quel mouvement critique ».
Mais le combat est à mener dès aujourd’hui (il est déjà très tard), avant que ne se produise le chaos duquel l’humanité pourrait ne jamais sortir. Marées noires, pesticides, métaux lourds, déchets radioactifs, pénurie d’eau, forêts rasées, climats bouleversés, famines, épidémies, guerres chimique, bactériologique ou nucléaire... : les moyens de s’autodétruire ne manquent pas. Il serait suicidaire de continuer à entretenir les mortelles illusions de la croissance, à refuser de regarder la réalité en face. Les élections, le parlementarisme, ne seront d’aucun secours (on ne pratique pas le massage cardiaque sur un cadavre !). Seule une diminution rapide et massive de notre consommation, c’est-à-dire une rupture avec le capitalisme, peut offrir une chance à l’espèce humaine de survivre au désastre qu’elle a amorcé. La course contre la montre est lancée !
Jean-Pierre Tertrais.
Auteur de l’ouvrage, Du Développement à la décroissance. De la nécessité de sortir de l’impasse suicidaire du capitalisme, Editions du Monde Libertaire, 48 pages. Disponible à la Librairie du Monde Libertaire, 145, rue Amelot, 750111 Paris.
[1] Voir l’article de Bertrand Louart, Silence on tourne, dans le bulletin Notes et Morceaux Choisis
Bien d’accord avec Tertrais sur la plupart des points, sauf sur ceci : la lutte anti-capitaliste n’est pas seulement affaire d’abolir une infrastructure, de "faire sauter un couvercle" pour se libérer. Certes, la domination d’en haut est évidente et représente le plus grand obstacle à notre émancipation. Mais sachons avant tout identifier en nous, dans notre psychisme normalisé (dirait François Brune), l’habitus dont l’ordre marchand a besoin pour se pérenniser. Une fois identifié, combattons-le en rompant avec nos rêves suggérés par le système : bon emploi, gros salaire, belle voiture, grande maison à 4 façades, famille nombreuse, vacances, loisirs, etc. Ensuite, attachons-nous à faire sauter le couvercle. C’est pourquoi la lutte anti-capitaliste passe nécessairement par une révolution personnelle. Combien de membres de la classe moyenne, qui possèdent un capital culturel solide, franchissent le pas ? Peu, beaucoup trop peu ! On est encore loin d’atteindre la masse critique. Alain Accardo a insisté là-dessus dans ses ouvrages "De notre servitude involontaire" et "Le petit-bourgeois gentilhomme".
Bien le bonjour de Bruxelles !
Je suis tout à fait d’accord sur le caractère révolutionnaire du changement à acomplir, mais je pense que la difficulté réside dans l’établissement de la nature de cette révolution : le boycott de produits manufacturés, l’achat de produits à des producteurs locaux sur le marché (le vrai), ressemble à la "consom’action" plus quà une révolution majeure... Apprendre à penser autrement nescecite une forte conviction et une volonté de changer, que malheureusement peu de gens semblent posseder... Je rejète par ailleurs une révolution violente, nottament car je suis pour une non violence totale, vis à vis de la nature, de la terre, mais aussi des hommes, si stupides qu’ils puissent parfois être... Un point à creuser.
Par ailleurs, je ne comprend pas votre critique de la phrase "Reprendre le contrôle de sa vie, s’accorder une simplicité volontaire, attribuer à la richesse une autre valeur que celle de l’accumulation, prétendre à la qualité plutôt que la quantité", alors que c’est une direction saine, écologiquement et humainement soutenable, et qui, pour moi, fait partie de la décroissance...