
Pourquoi écrire des textes à propos de la marche pour la décroissance Nord-Pas de Calais ? Qu’est-ce qu’un travail de média libre ? Comment faire ?
Déjà il y a un an, j’ai tenté de définir ce que peut être le travail d’un "journaliste libre" dans l’article suivant : Marche pour la décroissance (2) - Pour un journalisme libre
J’en remets une couche cette année.
Lorsqu’une rédaction, d’un journal TV ou d’un quotidien, présente un thème, une interview, un reportage... celui-ci paraît "naturel" et objectif. Il n’en est rien !
Le choix des thèmes présentés au journal télé, leur agencement, le choix des personnes interrogées, les questions posées... sont entièrement subjectives. Et il est très rare que cette subjectivité soit exposée et débattue. C’est une grande violence qui nous est faite quotidiennement.
La télévision donne rarement la parole à des enfants, des vieillards, des handicapés, des banlieusards, des "noirs", des "arabes", des Rmistes, des SDF, des sans-papiers, des "gens du voyage", des militants, des syndicalistes, des anarchistes... Leur parole n’intéresse pas la télévision marchande, car elle n’est pas vendeuse, séduisante ou distrayante.
La télévision préférera :
fabriquer de l’information de toutes pièces : l’affaire du RER D,
fabriquer des groupes de musique : les boys-band et girls-band, la Star academy,
fabriquer de la réalité - la télé-réalité - en nous faisant croire que C’EST la réalité.
De retour dans la "civilisation", chacun mesurera en quoi la marche a été une expérience de distanciation, de décontextualisation. Par exemple, je passe une semaine de vacance dans la campagne flamande, chez ma belle-mère, où il est d’usage de regarder les pires abrutissoirs télévisés. Hier soir, j’ai rejoins le groupe de télégobeurs vautrés devant "L’île de la tentation". Et rapidement, la comparaison semble édifiante avec le groupe de marcheurs-ses : tout nous oppose.
Ils sont séduisants. Nous sommes beaux ;
Ils sont habillés avec élégance. Nous sommes habillés de façon pratique en fonction des contraintes du terrain ;
Ils évoluent dans un décor de rêve, le rêve standardisé du tourisme de masse... Nous évoluons dans un décor naturel, en polluant le moins possible, et nous fabriquons nous-mêmes nos rêves ;
Ils se donnent en spectacle. Nous sommes soucieux et respectueux de notre intimité ;
Ils ont été "recrutés". La marche est ouverte à tous ;
Ils sont assistés, véhiculés en avion et 4x4 climatisés. Nous sommes autonomes, auto-tractés et soulagés par 3 ânes et quelques charrettes à vélo ;
Ils sont protégés par des gardes du corps. Nous sommes exposés aux intempéries, vulnérables ;
Ils ressemblent à une secte, mais ne sont jamais présentés comme tels. Nous aussi ressemblons parfois à une secte, et nous sommes souvent présentés comme tels par les médias dominants ;
Ils tentent d’acquérir une reconnaissance sociale dans l’apparence et la frime. Nous acquérons lentement notre reconnaissance sociale par nos succès, par notre lente maturation, par nos gestes et nos paroles ;
Ils coulent progressivement dans la confusion, le leurre, la haine, la laideur, la perversité, et nous, spectateurs, nous les regardons couler. Nous, marcheurs, nous nous entraidons ;
Ils sont acquis à l’idéologie dominante, et soumis à la domination de classe. Nous rejetons cette idéologie anti-humaniste,
Imposteurs, ils sont déguisés en dominants riches et souriants, alors qu’ils ne sont que des pantins, des prolétaires ou des petits-bourgeois sortis pour quelques semaines de leur banlieue crasseuse : ils jouent à ce qu’ils ne seront jamais. Nous sommes pour la plupart issus de la classe moyenne, c’est à dire des "petits bourgeois", comme eux, que ça nous plaise ou non (il y a aussi avec nous quelques prolétaires, des "précaires", des vagabonds, mais à ma connaissance très peu de patrons), et nous ne lorgnions pas avec envie sur les plus riches.
Enfin, ils ont l’air d’être libres de leurs faits et gestes, mais en vérité, ils sont comme des souris dans un labyrinthe. "Machin va-t-il coucher avec Bidule ? Ah ! Raté !" Ils sont obligés de "jouer le jeu". Rares sont ceux qui renoncent, comprenant qu’ils n’ont plus rien à faire là, que la mascarade a pris fin, et à ceux-là, je tire mon chapeau. Pour notre part, nous ne jouons pas à un jeu, et nous sommes libres de quitter la marche ou d’y revenir à tout moment.
Evidemment, après cette charge à boulet rouge, j’invite les participants de l’Ile de la tentation, qui ont toute ma sympathie et ma compassion, en tant qu’êtres humains en souffrance, à nous rejoindre, et à venir expérimenter une marche pour la décroissance. Je ne cherche pas à les dévaloriser ; je n’ai ni mépris ni haine envers eux. Ma colère est plutôt tournée contre les salopards - il n’y a pas d’autre mot - qui organisent ce genre de mise en scène perverse, dégradante, sadique et voyeuriste. Des salopards qui restent dans l’ombre des caméras, bien planqués, à dérouler leur sale besogne... pour du fric.
Arrêtons-nous quelques instants sur le problème de fond posé par l’Ile de la tentation : la question du couple. Les couples proposés dans l’île de la tentation semblent sans fondations, sans projet. Le couple contemporain semble résumé à sa fonction génitale, avec une garantie décennale en option.
L’autre serait donc un objet consommable et, comme pour tout bien de consommation, la satisfaction que son usage procure diminuerait avec le temps. Prédation, non-reconnaissance, incompréhension, mépris, jeux psychologiques à n’en plus finir...
A ce couple-objet, je préfère opposer un "couple-projet" : la rencontre de deux projets de vie, ayant des objectifs communs : engagement, confrontation, responsabilité, reconnaissance, épanouissement...

La rédaction d’un compte-rendu après la marche est comparable aux prises de parole pendant la marche, dans le cercle quotidien et dans les ateliers ; elle donne un pouvoir qu’il faut gérer : concision, fidélité, objectivité...
Mais chacun a ses limites : je suis très bavard, j’aime donner mon avis, et j’ai ma subjectivité comme tout le monde.
Alors, pendant que la télé lave les cerveaux plus blanc que blanc, les médias libres élaborent un contre-poison, avec une audience bien moindre, mais un contenu bien plus puissant.
Nous, objecteurs de croissance, avons l’occasion d’effectuer ici ce que les médias dominants s’interdisent de faire : montrer les coulisses des rédactions, montrer le coeur de leur processus, inavouable car non-démocratique, paternaliste, raciste, élitiste, consumériste, englué dans les collusions publicitaires, industrielles et politiques...
Nous avons l’occasion de faire un véritable travail de "média libre", faire ce travail de questionnement à propos de :
notre subjectivité individuelle,
notre subjectivité de groupe,
et la question de la représentativité, entre autres.
Une farandole de questions en découle :
qui contribue aux compte-rendus de la marche ?
sont-ils représentatifs ?
en quoi un individu interviewé est représentatif du groupe de marcheur, ou des objecteurs de croissance ?
quelles personnes ont été choisies pour les interviews, et pourquoi ?
comment permettre à tout marcheur/objecteur de croissance de contribuer ?
quels filtres sont utilisés pour témoigner de la marche ?
comment tempérer sa propre subjectivité ?
Chacun a ses réponses, que je propose en débat sur le forum Média de decroissance.info.
Pour ma part, je considère que :
le fait d’impliquer des marcheurs-ses dans les interviews (ils font eux-mêmes l’interview de quelqu’un), de façon ouverte et non directive, me permet d’atténuer ma subjectivité élective ;
personne n’est jamais représentatif de qui que ce soit, sauf de soi-même... et encore !
Mes textes correspondent à un point de vue partiel. Je ne pourrai pas parler des semaines précédentes : je n’y étais pas. J’écris à propos de ce qui tombe dans ma perception. Ne pouvant être partout, je n’aborderai pas certains événements qui mériteraient d’être relatés.
Pour remédier à la partialité, rien de tel qu’un travail de groupe :
Alessandro a tenu un journal de bord,
nombreux ont pris des notes pendant les ateliers,
certains ont pris des photos...
Yannick et Claire ont fournis les photos qui illustrent cette série de textes. Certaines photos "collent" chronologiquement, d’autres viennent illustrer sans correspondance de dates.
Comment rester fidèle au vécu du groupe, tout en donnant de la saveur au récit ? A chaque fois qu’il est possible, je donne des détails sur la nourriture, sur les paysages, les sons, ce que je ressens, ce que le groupe ressent (mais c’est toujours très subjectif). Je décris également mon dialogue intérieur, les débuts de réflexion que m’inspirent les situations, car ils font partie intégrante de mon expérience : profondeur....
Par contre, j’évite de faire des portraits, en donnant des détails descriptifs sur les individus.
Je ne me contente pas d’un récit purement chronologique : dès que je le peux, je mets en relation les situations vécues, les attentes portées sur les jours à venir et ce qui s’est réellement passé, puisque l’ensemble de ces textes est rédigé après la marche. Pour la même raison, je ne céderai pas à l’impatience (... et lenteur !) qui consisterait à mettre en ligne chaque texte, jour par jour. Tous les textes seront mis en ligne en même temps, lorsque l’ensemble aura atteint un degré de cohérence suffisant.
Je précise mes notes par les informations disponibles sur le site de la marche (les noms des villes et hôtes de chaque étape), et il me paraît également intéressant d’enrichir certaines informations par
des liens de définition sur wikipédia : qu’est-ce que la Reine-des-prés, par exemple ;
des adresses de sites internet. Exemple : les déboulonneurs ;
J’ai souhaité développer ma réflexion à propos de la marche hors du récit chronologique, en y joignant les réflexions des marcheurs glanées ça et là, sous forme d’une auto-interview.
Enfin, cette expérience de la marche résonne avec les autres marches, avec la convergence des luttes, avec le mouvement altermondialiste. La décroissance est un processus vivant qui s’élabore pendant les marches et les Etats-Généraux. Il nous faudra plusieurs semaines pour développer nos témoignages et les réflexions que cette expérience nous inspire.