
Il nous faut affirmer contre son interprétation classique et moralisante chez les écologistes (sous la forme de la " simplicité volontaire ", du serrage écologiste de toujours la même ceinture économique, ou de " l’autolimitation " du citoyennisme : Citoyens, GO HOME !), que le productivisme n’est pas le fait d’un matérialisme possessif auquel nous obligerait la société de consommation (plutôt avoir qu’être), ni le fait principal de la publicité nous poussant à la consommation, ou de la simple recherche de la plus-value auquel on pourrait très bien échapper en faisant décroître la circulation des marchandises au travers de la réduction des intermédiaires. La « production pour la production » (le productiv-isme), n’est pas non plus une déviance d’une bonne, honnête et gentille économie, car la critique du productivisme prétend toujours que ce dernier martyriserait finalement notre bonne vieille production marchande qu’il nous faudrait retrouver. En effet, pour les chantres de la vente directe et du commerce de proximité et relocalisé ou de " l’économie solidaire ", il existerait un « bon capital » productif, localisé et pourvoyeur d’emplois, que martyriserait le grand méchant « capital financier » des firmes multinationales, avec son cortège de délocalisations, de licenciements et de vilains pollueurs. Les altermondialistes voulaient sauver l’économie comme science, les écologistes veulent désormais la sauver comme morale.
Le texte d’Anselm Jappe qui suit, démontre l’impasse d’un tel " anticapitalisme ", simplement aménageur de la dépossession. Le principe de « la production pour la production » est dans la logique interne de toute production de valeur, c’est-à-dire de toute production qui colle des formes-marchandises à tout ce qu’elle touche. La plus-value n’est donc pas un comportement immoral de grands méchants patrons, de pollueurs ou de gaspilleurs, elle est le principe interne de la mise en valeur marchande du monde. Ce n’est plus le seul capitalisme qu’il suffirait de critiquer, c’est l’économie tout court.
« La contradiction entre le contenu matériel et la forme valeur [d’une marchandise] porte à la destruction du premier. Elle devient particulièrement visible dans la crise écologique et se présente alors comme ‘‘ productivisme ’’, comme production tautologique de biens d’usage - qui pourtant n’est que la conséquence de la transformation tautologique du travail abstrait en argent. La production comme fin en soi ne signifie pas la production la plus grande possible de valeurs d’usage, comme s’il s’agissait d’une espèce de convoitise de quelque chose de concret - c’est de cette manière fausse que l’argumentation écologiste présente souvent le problème. Nous n’avons pas affaire ici à une pulsion irrépressible à s’entourer de richesses matérielles ou à transformer le monde. Le gigantesque gaspillage des bases naturelles de la vie qui caractérise le capitalisme actuel n’est pas non plus la conséquence de la nécessité de nourrir une population mondiale énormément accrue, comme veulent le faire croire les nombreux néo-malthusiens, ni même de ses désirs ‘‘ exagérés ’’ [les « besoins fictifs » ou ce que certains appellent le « mésusage »]. Il est le résultat de la logique tautologique du système de la marchandise. Six milliards d’être humains pourraient même vivre beaucoup mieux qu’aujourd’hui en produisant et en travaillant beaucoup moins qu’à présent.
La production de la valeur et de plus-value, le seul but des sujets de la marchandise [nous, dès que nous travaillons contre de l’argent], peut aussi comporter une diminution de la production de valeurs d’usages, même des plus importantes. On le voit dans le cas toujours plus fréquent de la désindustrialisation de pays entiers, où la production se réduit aux seuls secteurs dont les produits sont exportables, même s’il ne s’agit que de cacahuètes.
La ‘‘ production pour la production ’’ signifie l’accumulation la plus grande possible de travail mort. Les gains de productivité, à savoir l’augmentation de la production de valeurs d’usage, ne changent en rien la valeur produite dans chaque unité de temps. Une heure de travail est toujours une heure de travail, et si dans cette heure on produit soixante chaises au lieu d’une, cela signifie que dans chaque chaise n’est contenue que la soixantième partie d’une heure : la chaise ‘‘ vaut ’’ alors seulement une minute. L’augmentation des forces productives, poussées par la concurrence, n’augmente aucunement la valeur de chaque unité de temps : ce fait forme une limite indépassable pour la création de plus-value, dont l’accroissement devient de plus en plus difficile. Pour produire la même quantité de valeur, une production toujours élargie de valeurs d’usage est nécessaire, et donc une consommation accrue des ressources naturelles. Il est nécessaire pour le propriétaire du capital, s’il ne veut pas être éliminé par la concurrence, de produire les soixante chaises en espérant rencontrer une demande payante. Il peut même essayer de la créer, sans tenir compte du rapport réel entre besoins et ressources dans la société. La baisse du taux de profit comporte la nécessité d’augmenter continuellement la production de marchandises pour bloquer la chute de la masse de profit. C’est justement parce que les gains de productivité n’augmentent la plus-value qu’indirectement, qu’il faut toujours accroître cette productivité. Le monde concret entier est alors consommé peu à peu afin de conserver la forme valeur.
Dans la société basée sur la valeur, la productivité accrue du travail se transforme dans une calamité, parce qu’elle est la raison profonde de la crise écologique. C’est une manifestation de l’opposition entre forme abstraite et contenu concret qui traverse toute l’histoire du capitalisme. »
Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003, p. 146-149.
J’aime bien ces extraits courts. Ca permet de se familiariser avec la pensée de l’auteur.
Je lis "accumulation de travail mort", "transformation tautologique du travail abstrait en argent".
Déjà le "travail abstrait" a été inventé pour faire coincider travail et argent. Mon point de vue est que le travail ne se transforme pas en argent, et que le capital n’est pas du travail mort.
Les biens et l’argent sont selon moi des choses différentes, créées séparément, dont on tente de nous faire admettre la relation intime.