
En 2005, la sortie du Que sais-je sur le « développement durable » écrit par la géographe Sylvie Brunel a suscité de suite par son ton engagé, une polémique acerbe en direction des thuriféraires du développement durable et du développement tout court. Les ONG écologistes et la décroissance y sont alors violemment dénoncées, qualifiées d’« écologie profonde » naviguant sur un fond d’anti-humanisme alors que depuis toujours, les objecteurs de croissance ont indéniablement et très clairement mis la nature après l’homme. Et le relativisme culturel radical ne fait pas plus partie des réflexions des objecteurs de croissance, que l’anti-humanisme. Cette accusation est fausse, abjecte et sans fondements [1]. A l’opposé des objecteurs de croissance qui assimilent le développement durable au développement, Sylvie Brunel s’évertue chaotiquement à démontrer que si le développement durable doit intégrer certaines des critiques du développement, il doit toujours se faire dans le cadre de l’idéologie et de l’imagnaire ethnocentrique dominants. Telle est la pilule à faire avaler, pas besoin d’invoquer des accusations mensongères pour sur-légitimer une argumentation. La recension de cet ouvrage par Bertrand Zuindeau ne peut que mettre en lumière cette mystification.
Depuis de nombreuses années, la collection Que sais-je ? a habitué ses lecteurs aux synthèses didactiques, aux précis, sur les sujets les plus divers. Il y avait quelque paradoxe à ce que le thème du développement durable, pourtant de plus en plus présent dans la littérature spécialisée et dans les ouvrages de vulgarisation, ne fût pas intégré au catalogue.

Pourtant - disons-le d’emblée - le qualificatif de « précis » ne convient guère ici et ce nouvel ouvrage est plutôt à ranger dans la catégorie « études critiques », et prend même fréquemment des allures de pamphlet. Ce n’est pas un problème. Il y a dans l’esprit sous-jacent au développement durable, une invitation à la discussion - à « l’éthique de la discussion » pourrait-on dire en citant Habermas - à laquelle la contribution de Sylvie Brunel répond avec enthousiasme et vigueur.
Évidemment, et pour le moins, ce livre expose ce qu’est le développement durable et surtout insiste sur sa généalogie. La définition du rapport Brundtland est bien sûr rappelée. Les diverses étapes de la diffusion de la notion et de son appropriation institutionnelle sont, elles aussi, précisées. En revanche, un certain nombre de thèmes ou de principes, qui participent pourtant très directement de la problématique du développement durable, ne sont pas présentés. Rien sur la précaution (Pour être plus juste, reconnaissons une seule et unique petite mention p. 85...) ; rien sur le principe d’intégration ; rien sur le principe pollueur-payeur : on pourrait donner d’autres exemples... De même, il faut attendre la page 74 (sur 123 !), pour bénéficier d’un exposé sur les « principaux axes d’action du développement durable ». Mais - une fois encore - précisons que l’ouvrage, loin d’apparaître comme une synthèse neutre des différentes conceptions sur le développement durable [2], constitue une contribution engagée - d’ailleurs pleinement assumée par l’auteur - prenant appui sur cette problématique. En l’occurrence, le livre traite du développement durable face au développement ; une formule qui, d’ailleurs, aurait apporté un titre plus fidèle à son contenu. Mais laissons l’auteur lui-même préciser, dans son introduction, le sens de son ouvrage (p. 7) : « [Le livre] se donne pour but d’analyser l’origine [du] concept [de développement durable], d’expliquer les raisons de son apparition et de son succès dans les relations internationales, de tenter de définir ce qu’est le développement durable aujourd’hui. Pourquoi cette notion de développement durable est-elle apparue dans le jargon des agences d’aide au moment même où le concept de développement tout court paraissait soudain obsolète, voire pernicieux ? ».
Deux thèses principales, tout à fait complémentaires, sont en fait repérables :
• La première est positive : ainsi que le laisse entendre la dernière phrase de la citation, le développement durable aurait participé à la critique du développement et se serait progressivement substitué à ce dernier.
• La seconde thèse est davantage normative : selon l’auteur, le développement durable ne saurait se faire contre le développement. À la page 90 du livre, Sylvie Brunel enfonce ainsi le clou : « Pour que le développement soit durable, encore faut-il qu’il y ait développement ».
I. La première thèse oblige l’auteur à revenir très en amont du développement durable et à traiter de l’émergence du développement lui-même. Sylvie Brunel en rappelle l’origine : les années d’après-guerre parallèlement à la mise en œuvre de la décolonisation. La nécessité d’une aide financière aux pays « sous-développés » est, pour la première fois, exprimée dans la Discours sur l’état de l’Union du président des Etats-Unis, Harry Truman, (janvier 1949). Au-delà des raisons morales, le souci américain est d’éviter un basculement des pays pauvres vers le communisme. « Le concept de développement est donc bien un produit de la guerre froide » (p. 27). Les formes successives de la conception du développement sont ensuite présentées : grands projets, approche fondée sur les « basic needs », ajustement structurel... Au seuil des années 1990, la chute du communisme va priver l’aide au développement de son principal ressort. Le capitalisme régnant sans partage, la crainte n’existe plus de voir se tourner les pays pauvres vers un autre modèle. Conséquence patente : le montant de l’aide publique au développement, loin d’atteindre la référence de 0,7% du PIB, diminue drastiquement : de 0,33% du PIB à la fin de la guerre froide jusque 0,22% en 2002. Fait intriguant, comme le montre Sylvie Brunel : cette forte diminution de l’aide publique au développement coïncide aussi avec la montée d’analyses et de discours contestant, parfois de manière très radicale, le développement. Dans les rangs des critiques, on trouve bien placés, les mouvements écologistes et, bientôt, les adeptes du développement durable. Sylvie Brunel s’emploie alors à démontrer que le développement durable, bien que fondé en théorie sur le triptyque économie - social - environnement, s’avère rapidement un « trépied déséquilibré » (p. 52). Notamment sous l’influence des ONG écologistes, le pilier environnemental s’imposerait, contribuant alors à mieux désavouer l’idéologie de la croissance économique. L’auteur fonde son propos sur la capacité à mettre au titre de priorités, des objectifs écologiques (préserver la biodiversité, veiller à la sécurité sanitaire des aliments, lutter contre la déforestation, réduire l’usage de ressources fossiles, etc.) ; « priorités légitimes, qui découlent de l’intérêt général de l’humanité, mais qui peuvent, dans certains cas, les empêcher de prendre en considération d’autres impératifs, tels que ceux du développement immédiat des pays émergents » (p. 54). On sera d’accord avec l’auteur pour dire qu’en effet, très fréquemment, les interprétations du développement durable sont de type « environnementaliste » ; que les entreprises, par exemple, lorsqu’elles mettent en avant une prétendue politique de développement durable, en restent encore, bien souvent, à la question d’une limitation de leurs effets négatifs de l’environnement, oubliant d’autres volets tels que l’équité dans l’entreprise ou la participation des salariés.
Nous sommes, en revanche, assez circonspect lorsque Sylvie Brunel développe la thèse, bien plus radicale, selon laquelle « la planète évince l’humanité » (chapitre IV). Elle se demande si « dans l’esprit [des] thuriféraires [du développement durable], le devenir de la planète n’est pas plus important que celui de l’humanité » (p. 68). Il est vrai, que de nombreux auteurs, et un courant entier, celui de « l’écologie profonde », accordent une primauté à la nature qui, dans leurs analyses et leurs propositions, s’accompagne fréquemment de prises de position, dont on peut craindre le penchant anti-humaniste (Ferry, 1992). En revanche, dans la conception dominante du développement durable, la défense de l’intégrité de l’environnement est toujours encadrée par l’intention première de mettre « Les êtres humains (...) au centre des préoccupations » (Principe 1er de la Déclaration de Rio). On comprend mal pourquoi cette attention privilégiée à l’environnement - cette conception environnementaliste dont on parlait à l’instant - desservirait forcément l’homme. D’ailleurs, les arguments manquent dans le livre pour fonder cette éventuelle causalité. On trouve bien rapportée une succession d’événements insistant sur la dimension écologique, mais une fois encore, on ne voit pas pourquoi ces derniers traduiraient un quelconque oubli de l’homme. En cherchant bien, il paraît n’y avoir que l’attribution du prix Nobel de la Paix à Wangari Maathai, défenseuse de la préservation de la forêt tropicale, pour servir d’argument au fait que « la communauté internationale privilégie désormais la planète à l’humanité » (p. 81). Un peu mince... De manière connexe, lorsque l’auteur s’emploie à atténuer l’acuité des préoccupations environnementales, on reste sur sa faim. Elle écrit, en effet : « Pourtant de nombreux experts relativisent l’ampleur des dégradations, montrant qu’elles sont rarement irrémédiables et que la planète ne se porte pas aussi mal que l’énumération des seules menaces pourrait laisser à penser ». De quels experts s’agit-il ? De Lomborg, « l’écologiste sceptique » (2004), dont les analyses ont suscité des réactions vigoureuses, à la mesure de sa propre fougue critique ? [3]. Les précisions font défaut ici. Lorsqu’on voit, par ailleurs, s’accumuler les rapports les plus sérieux [4], pointant le renforcement de la plupart des problèmes environnementaux, il conviendrait de mobiliser plus de matériaux pour fonder la « thèse de la relativisation »...
II. La deuxième idée maîtresse du livre est que le développement durable doit se fonder nécessairement sur le développement. Le risque existant d’un oubli de la dimension de développement économique, au profit de la seule durabilité écologique, cette prescription, loin d’être une tautologie, est un rappel utile.
Sylvie Brunel, à partir du chapitre 5, va alors s’employer à montrer que le développement est une réalité indéniable ainsi qu’un but à renforcer. Les progrès dans le domaine sanitaire, certaines avancées économiques, sont mis en avant. L’exposé se veut objectif, ne cherche pas à gommer les insuffisances criantes qui subsistent, notamment le caractère désarticulé de certaines économies ou l’ampleur des contrastes internes. Le développement constitue ainsi une réalité, mais une réalité à conforter, et ce, au travers du développement durable, un développement durable assumant alors parfaitement sa dimension de progrès économique. C’est ce qu’envisage la dernière section du chapitre VI : « Mettre en œuvre des contrats de développement durable » (p. 115 sqq.). L’auteur en appelle à des contrats « qui uniraient tous les opérateurs d’aide autour d’objectifs communs, reconnus pour leur effet multiplicateur sur le développement : l’accès à l’eau potable, à l’électricité, à l’alimentation (...), à l’éducation et à la santé (...). Ces contrats de développement doivent être concrets, reposer sur des objectifs chiffrés et échelonnés dans le temps, associer à leur réalisation tous les opérateurs d’aide (...) » (p. 116).
Tout cela est bien, mais en quoi ces propositions diffèrent-elles de celles qui sont généralement avancées par les institutions internationales œuvrant dans le domaine du développement durable, et par exemple, celles qui ont résulté du Sommet de Johannesburg ? Ainsi, l’objectif de faire accéder l’ensemble des populations à l’eau potable est la première priorité affichée dans ce cadre. Est-ce l’ajout du terme « concret » qui rendrait les propositions en question plus... concrètes. Là aussi, il faudrait davantage de précisions pour s’assurer que ces suggestions accèdent réellement à la nouveauté et échappent au discours général sur le développement durable.
L’analyse tourne court lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi les orientations qui ont été définies depuis 1992 n’ont pas conduit à des résultats réellement significatifs. L’auteur, en définitive, invoque principalement le manque de volonté. « Ce ne sont ni l’argent ni les moyens qui manquent, mais une volonté concertée » (p. 116) ou « Manque juste la volonté collective de mettre en œuvre les chantiers d’un développement planétaire » (p. 118-119). Les hommes seraient-ils assez mauvais pour ne pas avoir cette volonté nécessaire ? À se rabattre vers de telles catégories idéalistes, l’on passe à côté de la question-clé des probables contradictions entre la logique économique sous-jacente au système capitaliste et la logique du développement durable. Il faudrait réinterroger le fameux principe win-win (gagnant sur le plan économique, gagnant sur le plan écologique) et en montrer les limites dans un contexte de libéralisme économique.
Le livre de Sylvie Brunel a le grand mérite d’examiner la problématique du développement durable face à celle plus large du ou des développements. En cela, c’est une réaction salutaire à certaines déviances oublieuses de la dimension économique, et au-delà de la place centrale de l’homme dans le développement durable. L’ouvrage est riche d’informations nombreuses et d’éléments d’analyse pertinents, mis en relief par des formules parfois percutantes. On déplorera certaines outrances. Parler du marché des quotas négociables dans le cadre de la lutte contre le changement climatique comme de « marchandages de chiffonniers » est, pour le moins, superficiel. Le zèle déployé par l’auteur pour attaquer les ONG écologistes est aussi un motif d’étonnement : de mettre, par exemple, sur le même plan les conditions de travail des populations pauvres du Sud et le recours par les ONG à des bénévoles dans des conditions jugées « peu satisfaisantes » (p. 73) paraît quelque peu excessif...
Les réserves et les interrogations sont donc nombreuses à l’issue de la lecture de ce livre. Mais probablement le style employé par l’auteur invite-t-il à la réaction. Ouvrage polémique, il prête lui-même le flanc à la discussion. En cela, on y verra une contribution stimulante à l’échange nécessaire sur le développement durable...
Par Bertrand Zuindeau Maître de conférence en économie, à l’Université de Lille 1.
Références citées Bertrand Zuindeau :
Ferry L., 1992, Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset.
Godard O., 2003, Bjørn Lomborg ou Tintin au pays de l’écologie ?, Chaire Développement durable, École polytechnique - EDF, Cahier n° 2003-002, janvier, adresse internet http://ceco.polytechnique.fr/CDD/PDF/2003-002.pdf
Lomborg B., 2004, L’écologiste sceptique - Le véritable état de la planète, Le Cherche Midi.
Zaccaï E., Goor F., Kestemont B., 2004, Quelle importance a l’environnement ? Enseignements du cas Lomborg, Natures Sciences Sociétés, 12, p. 42-49.
[© Zuindeau - Revue Développement durable et territoire - janvier 2005]
[1] Pour une réponse à l’ensemble des objections faites au courant de l’après-développement voir l’article de Gilbert Rist « Le développement, la croissance : Une illusion sans avenir » dans Courrier de la planète n°74, automne 2005, p.22-27. On peut également lire l’ouvrage de Paul Ariès, Pour sauver la Terre : l’espèce humaine doit-elle disparaître ? De l’humanisme à l’humanicide : les délires terroristes des néo-malthusiens. Cet ouvrage ne peut que mettre un terme définitif à toutes ces fausses accusations
[2] Pour une présentation pédagogique de l’idéologie du développement voir la brochure des Renseignements Généreux
[3] Le nombre de contributions critiques à l’égard de l’ouvrage de Lomborg est considérable. Citons, par exemple, Godard (2003) ou Zaccaï et al. (2004)
[4] Par exemple le rapport du PNUE sur l’avenir de l’environnement mondial (GEO-3) en mai 2002 ou Les perspectives de l’environnement de l’OCDE en 2001...
Bonjour ! Je me presente je m’appelle Cindy j’ai 17ans je suis au lycée et nous avons des TPE a faire et mon sujet est Les organisations humanitaires (leus role et les arnaques).Si quelqu’un sait comment je pourrais joindre Sylvie Brunel ce serait gentil de me faire parvenir au plus vite son adresse email ou un numéro c’est assez urgent il me reste moin de 3semaines et il faut absolument que je la rencontre je suis de montpellier voila merci a tous d’avance et a bientot
mon adresse email : cindyz971@hotmail.fr
Cindy
l’homme est ancrée dans la nature et en fait partie. quant à l’anti-humanisme, il est à mon sens certain que les objecteurs de croissances sont des anti-humaniste. si pour parler d’humanisme on parle de l’humanisme qui découle de la philosophie des lumière de cette époque appeler "Renaissance". de plus l’humanisme des humanitaires, et la tartuffe dont on parle dans cette article semble proche de cette humanisme là, est un humanisme qui découle de la pensée judéochrétienne du salut de l’autre et de la figure héroique du missionnaire civilisateur. Je suis anti-humaniste, anti-humanitaire, je pronne la vie, l’autodétermination de chaque peuple, reconnu en tant que tel ou non, le "non-développement" et pour qu’on foutte définitivement la paix à tout ces peuples qu’on ne cesse de colonisé. qu’elle arrete de joué les supers héros à vouloir éradiquer la faim dans le monde, elle qui se nourrit au resto et entretient la propre subordination des paysans de son pays au besoin de nourriture des citadins, bien habile à opprimer les autres du poids de leur irresponsabilité... à savoir, Levis-Strauss, qui n’est pas n’importe qui et qui, sans l’être étiquettement, est un objecteur de croissance, est aussi un grand critique de l’humanisme.
y en a marre des humanistes.
Un petit détail : "depuis toujours, les objecteurs de croissance ont indéniablement et très clairement mis la nature après l’homme"
Mettre la nature avant l’homme ou mettre l’homme avant la nature sont au fond la même erreur : croire que l’homme et la nature sont séparés.
« Nous avons, bien sûr, un certain nombre de divergences avec nos amis ici présents d’autres sensibilités de l’écologie politique. Ces divergences sont réelles ou supposées. La question qui vient généralement à l’esprit lors de ce type de rencontres est « Faut-il davantage d’écologie ou davantage de social ? », tout d’abord comme si l’un s’opposait nécessairement à l’autre. La radicalité de pensée du mouvement comme celui que je représente en ce moment - qui remet en cause le système industriel, l’automobile, la publicité, l’avion ou encore les téléphones portables - cette radicalité nous classe, a priori, vers ceux qui penchent pour le « tout écolo ». Notre démarche est souvent assimilé à des réflexions d’écologie dite « profonde » en vogue aux Etats-Unis à travers des mouvement tels que Earth First, en français la Terre en premier.
Je voudrais tout de suite démentir cela : notre grille de lecture n’est pas de proposer davantage d’écologie et moins de social que les autres. Il n’est pas non plus de réclamer « la Terre en premier », mais, bien au contraire, d’affirmer clairement : l’Humain au centre. Nous sommes foncièrement démocrate mais aussi foncièrement humaniste. Nous sommes donc les premiers adversaires de tous ces « faux amis » qui voudraient faire de l’humanité LE problème, des faux amis qui voudraient ravaler l’Homme au rang d’un animal ou des faux amis qui voudrait nier l’intégralité - j’ai bien l’intégralité - des apports de la médecine moderne à la santé. »