
Voici un extrait de la conclusion (" Pour un athéisme de l’économie ") de l’article de S. Latouche, " Le Veau d’or et vainqueur de Dieu. Essai sur la religion de l’économie ", dans La Revue du MAUSS, n°27, 2006, p. 307-321.
« Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est d’un mouvement pour un athéisme économique, d’une lame de fond d’incroyants », écrit Derek Rasmussen [1]. C’est bien ce que se propose de provoquer le mouvement de la décroissance. Le projet de constitution au Nord comme au Sud de sociétés conviviales autonomes et économes implique plus, à parler rigoureusement, une « a-croissance » - comme on parle d’a-théisme - qu’une dé-croissance. C’est d’ailleurs très précisément de l’abandon d’une foi et d’une religion qu’il s’agit : celle de l’économie. L’entreprise de décolonisation de l’imaginaire permettant de réaliser cet objectif peut être menée dans deux directions principales et complémentaires : la déconstruction de l’universalisme économique et la démystification du développement et de la croissance.
Le « réenchantement » relatif du monde engendré par la science, le progrès et le développement est désormais bien défraîchi. Seulement, la foi dans le progrès et dans l’économie n’est plus un choix de la conscience, mais une drogue à laquelle on est tous accoutumé et à laquelle il est impossible de renoncer volontairement. Le progressisme et l’économisme sont ainsi incorporés dans notre consommation quotidienne, nous les respirons avec l’air pollué du temps, nous les buvons avec l’eau contaminé par les pesticides, nous les mangeons avec la malbouffe, nous nous en revêtons avec les fringues fabriquées dans les bagnes du sud-est asiatique, enfin, ils nous véhiculent dans nos sacro-saintes bagnoles à dérèglement climatique... Seule l’épreuve « pratique » de leur faillite pourra dessiller les yeux des adeptes fascinés ; mais celle-ci étant probable, il n’y a donc pas de raison de perdre espoir.
Faut-il pour autant appeler de ses voeux un retour des dieux ? La construction d’une société laïque de décroissance ne se fera pas sans un certain réenchantement du monde (cf. Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Parangon, 2005). Beaucoup inclinent à une forme ou une autre de spiritualité. Mais les poètes, les peintres et les esthètes de tout poil, bref, tous les spécialistes de l’inutile, du gratuit, du rêve, des parts sacrifiées de nous-mêmes devraient suffire à cette tâche, sans nécessairement faire appel aux théologiens ni aux ayatollahs.
S. Latouche.
[1] Article " Valeurs monétisées et valeurs non monétisables ", Intercultures, n0147, 2004, numéro sur Le Terrorisme de l’argent (Montréal)
Cher Serge,
Je suis un chaud partisan de la décroissance matérielle et un adepte de la croissance illimitée des relations humaines, du développement des idées, de l’entr’aide, du partage des savoirs faire ; être ;etc... Bref tout ce qui ne consomme pas d’énergie, une écologie de l’esprit et du lien social qui réenchante le monde et qui donne envie de changer de paradigme existentiel. Merci d’y contribuer par tes écrits
Mohammed
Bonjour,
Oui, d’accord pour l’athéisme économique et la fin du veau d’or. Mais le plus dur reste à faire, c’est-à-dire "penser" ce que pourrait être une autre croissance. Je crois que ce serait dommage de basculer radicalement dans le contraire, cesser d’adorer la croissance pour commencer à adorer la décroissance. Je crois qu’il faut trouver une autre définition de la croissance, la rééquilibrer : une composante économique remise à sa juste place et en même temps une croissance de l’humain. Par exemple, pourquoi ne pas créer un nouvel indice de croissance des consciences, qui reste à définir. On pourrait alors le mettre en parallèle avec le PIB et constater si vraiment l’humanité progresse ou régresse.
Stéphane.
C’est clair, qu’il ne faut pas idolatrer la décroissance, ce serai par ailleurs pouvoir la confondre avec la récession, n’oublions pas que dans une société de croissance la pire des choses qui puisse arriver soit la décroissance.
Et je m’inquiète tout autant de vous, de la proposition du dernier commentateur. Qu’estce que cela veu dire mesurer la conscience ? Voila bien des propos inquiétant.
J’aurai tendance à le classer dans l’économie scientisme, qui voudrait tout représenter de manière rationnelle, hiérarchique, graphique... Vous imaginez le pouvoir que confèrerai de tel graphique (même faux, car impossible, la numérologie donne bien un pouvoir de classement pour exploiter les personnes alors qu’elle est une pure fiction) !
C’est il me semble une proposition excessivement dangereuse.