
La Robe de Médée [1] est un ouvrage passionnant et précis, dans lequel l’auteur revient en détail sur un épisode riche d’enseignements de l’histoire récente de notre société industrielle : l’échec des apiculteurs français dans leur combat pour faire cesser l’usage de deux pesticides (l’imidaclopride et le fipronil). Ces deux substances sont si toxiques envers les abeilles que les apiculteurs n’ont pas tardé à reconnaître leur rôle dans la décimation des abeilles.
L’imidaclopride fut commercialisée sous différentes appellations de la firme Bayer (Gaucho pour le traitement des semences, Confidor pour les plantes d’ornements, Merit pour le gazon, Advantage contre les puces et tiques chez les chiens et chats domestiques, etc.) en devenant rapidement le principal insecticide utilisé en France, et probablement l’insecticide le plus utilisé dans le monde (p. 121).
Dans leur combat, les apiculteurs se sont retrouvés en porte-à-faux vis-à-vis de l’agriculture industrielle. En effet, dès les années 1980, la production de miel a commencé à s’industrialiser, au contact de l’évolution en cours en matière de monocultures agricoles. Du miel de basse qualité et vendu à bas prix était récolté à partir des fleurs devenues abondantes, dans les champs de colza ou de tournesol. S’en suit la mécanique habituelle du développement : surproduction, baisse des prix, nécessité d’agrandir l’exploitation, spécialisation (fabricants d’essaim, éleveurs de reines) du travail, simplification et recours à des réflexes et procédures automatiques [2]. C’est dans ce contexte que les apiculteurs ont découvert dès 1995 un dépeuplement soudain et drastique de leurs ruches près des grandes cultures [3]. Pénalisés très directement par une logique industrielle plus générale à l’œuvre dans l’agriculture, ils n’ont pourtant axé leur protestation que sur la décimation des abeilles, et non sur le caractère artisanal et l’utilité sociale de leur activité.
Les maux en sont pourtant bien plus vastes... Car si l’agriculture industrielle peut former le projet de se passer d’abeilles (la production de semences étant déjà largement instrumentée par l’industrie - hybrides, OGM [4]), il n’en est pas de même pour la grande majorité des plantes sauvages et traditionnelles des régions tempérées, dans les jardins potagers, les petits vergers et cultures non industrielles... La situation des apiculteurs témoigne donc du rapport de notre société au reste du monde vivant : l’abandon de l’appropriation de ce monde par ses membres. Cette appropriation se voit plutôt confiée à un vaste appareil industriel dominateur, simplificateur et déresponsabilisant. Ainsi les insectes sont-ils vus comme des ennemis à exterminer, abeilles comprises. Un passage cité par Bernelas illustre d’ailleurs en quoi l’apiculture constitue un contrepoint à cette représentation de la nature, et à la réalité de sa destruction : « L’homme devient véritablement le maître des abeilles, maître furtif et ignoré, dirigeant tout sans donner d’ordre et obéi sans être reconnu. Il se substitue au destin des saisons. Il répare les injustices de l’année. Il réunit les républiques ennemies. Il égalise les richesses. Il augmente ou restreint les naissances. Il règle la fécondité de la reine. Il la détrône et la remplace après un consentement difficile que son habileté extorque d’un peuple qui s’affole au soupçon d’une intervention inconcevable. Il viole pacifiquement, quand il le juge utile, le secret des chambres sacrées et toute la politique retorse et prévoyante du gynécée royal. Il dépouille cinq ou six fois de suite des fruits de leur travail les sœurs du bon convent infatigable, sans les blesser, sans les décourager et sans les appauvrir. Il proportionne les entrepôts et les greniers de leur demeure à la moisson de fleur que le printemps répand, dans sa hâte inégale, au penchant des collines. Il les oblige de réduire le nombre fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses. En un mot, il faut ce qu’il veut et en obtient ce qu’il demande, pourvu que sa demande se soumette à leur vertu et à leur loi » (extrait de La vie des abeilles, Maurice Maeterlinck, 1901, cité page 71).
Bernelas nous invite ainsi à une posture vis-à-vis du monde vivant qui n’est ni celle de l’industrie, ni celle d’un refus de maîtrise. Le problème est moins dans l’artificialisation du monde vivant par les sociétés humaines que dans le refus, dans les sociétés industrielles contemporaines, de prendre part personnellement à cette maîtrise. Ce refus conduit à laisser la mécanique industrielle livrée à elle-même, dans des massacres de « nuisibles » qui ne résolvent les déséquilibres temporairement que pour en générer de plus importants encore [5]. L’impuissance sociale devant l’industrie est celle de l’individu isolé, pas plus capable de dominer la nature, que ne l’est l’appareil industriel qui est chargé de le faire à sa place. « Tout a lieu très discrètement, et la grande majorité de la population reste totalement étrangère à ce qui se passe dans les forêts, les déserts, la jungle, les champs, les usines et la abattoirs ; ce qui s’y passe pour elle et en son nom » (p. 97). L’usage généralisé des pesticides suppose donc une vision du monde social, où l’individu collabore prioritairement aux complications d’un appareil industriel, sans jamais vérifier par lui-même la pertinence de l’action de cet appareil sur le monde vivant. En l’occurrence, ces complications industrielles ont pour pendant la simplification des aménagements du monde vivant réalisés. La diminution de l’attention aux phénomènes vivants, c’est-à-dire le gain de temps permis via l’industrialisation du travail agricole, n’est pas compensée par un raffinement des techniques agricoles, le raffinement technique se situant en aval du travail agricole !
Bien-sûr, on pourrait critiquer l’usage des pesticides sous l’angle purement scientifique, en prouvant la toxicité des deux pesticides à la façon habituelle : isolement en laboratoire d’un phénomène... pourtant observable directement à l’extérieur (par les apiculteurs eux-mêmes), et sans l’appareillage du laboratoire. C’est bien ce à quoi ont été cantonnés les apiculteurs. En restant sur le terrain de l’expertise, leur lutte s’est malheureusement lentement enlisée dans l’attente passive de rapports scientifiques censés leur donner raison. L’ouvrage détaille ainsi comment les agences de l’Etat, les industriels et le syndicat maison FNSEA ont pu dissimuler l’évidence pendant de longues années, sans nécessairement avoir eu besoin de se concerter [6]. C’est moins l’indépendance des scientifiques qui est en cause que la cohérence d’une vision commune du monde vivant, dont Bernelas vise essentiellement à nous montrer qu’elle fut également partagée par les apiculteurs eux-mêmes, du moins dans ce qu’ils ont osé rendre public pour défendre leur métier. Ainsi la recherche scientifique peut très bien être séparée de l’industrie (en ayant des financements publics notamment), tout en permettant à celle-ci d’exercer toujours plus son emprise sur les pratiques agricoles.
L’usage des produits de l’agrochimie et des savoirs scientifiques apparaît alors, selon moi, dans toute sa cohérence. Dans notre société industrielle, la dépossession de l’individu apparaît, aux yeux de celui-ci, comme compensée par les effets instantanés procurés par le gain de temps offert par telle ou telle technique industrielle. Les médiations industrielles, scientifiques et marchandes se justifient par un présupposé culturel que Bernelas énonce fort clairement : « On ne dit pas « ce n’est pas bon pour la collectivité, donc ne le pratique pas », mais « ce n’est pas mauvais en soi, puisque c’est super-pratique » (p. 51). Cela met en cause la pertinence des savoirs scientifiques contemporains, non exempts d’un tel présupposé. A quoi servent-ils, ces savoirs, si ce n’est à rendre disponibles, contre argent et sans délai, des remèdes agissant sur certains effets locaux, sans jamais produire une vision intelligible des déséquilibres que ces effets révèlent ?
Bien-sûr, une telle analyse n’est pas seulement valable dans le domaine de la production agricole. Ivan Illich, notamment, a popularisé certains exemples (les transports, les soins médicaux, le système éducatif) montrant que le déploiement des techniques industrielles finit par autonomiser celles-ci de l’utilité sociale qu’on leur avait assigné initialement.
Mais l’originalité de l’agriculture réside dans l’existence ancienne d’une autre vision de la production agricole, celle de l’agronomie biologique, construite directement à partir d’une critique radicale de l’agriculture industrielle et de ses fondements scientifiques. Un ouvrage récent de Matthieu Calame, Une agriculture pour le XXIème siècle [7], détaille ce thème. Car les théories de l’agronomie biologique peuvent se prévaloir des réussites pratiques au XVIIIème et XIXème siècles, à travers notamment la rotation des sols, l’association entre culture et élevage réalisé au sein des ferme, la fertilisation organique. Matthieu Calame nous présente donc ces théories à partir d’un ouvrage peu diffusé, Le testament agricole, de Albert Howard [8].
Pour Howard, la méthodologie analytique de la science moderne est clairement rejetée pour une approche globale des phénomènes à étudier. « Au lieu de démonter le sujet et d’étudier l’agriculture en pièces détachées par les méthodes analytiques de la science, propres seulement à la découverte de faits nouveaux, nous devrons adopter une méthode de recherche synthétique et considérer le cycle de vie comme un tout et non comme un assemblage de choses sans relations entre elles » [9]. Cette construction de l’objet de recherche de l’agronomie biologique, pour être cohérente, doit donc privilégier la confrontation directe au tout lui-même, plutôt qu’une modélisation réalisée à partir de connaissances partielles et parcellaires. Par conséquent, Howard critique de façon virulente l’éloignement des paysans de la recherche agronomique classique, et plus généralement la séparation sociale de l’activité scientifique d’avec ses usagers. « Le contact étroit avec les fermiers et les ouvriers aidera le chercheur à vaincre ses tendances présomptueuses ; il ne sera pas alors tenté d’étayer sa position par des méthodes qui ressemblent beaucoup aux procédés de prêtres ésotériques » [10]. Autre conséquence essentielle : la non-pertinence d’un savoir construit à partir d’une réduction en laboratoire d’un tout extérieur à celui-ci ainsi que, plus fondamentalement, la séparation entre la recherche agronomiques et ses applications pratiques. « La parcelle et la ferme n’ont visiblement aucun rapport mutuel. La parcelle n’est même pas représentative du champ dans lequel elle est prise » [11]. L’exemple élémentaire que l’on peut donner concerne les rendements des blés, toujours plus importants en micro-parcelles, du fait de l’« effet lisière » par exemple, les plants bénéficiant de plus de lumière que dans les parcelles plus grandes. La biodiversité environnant une plante, difficilement reproductible, est un autre obstacle à la méthodologie analytique. Autre obstacle : le temps long, qui fait apparaître des phénomènes pourtant majeurs comme l’érosion.
Howard conteste aussi le « modèle astronomique » de la recherche scientifique, qui n’est pas pertinent en dehors du cas particulier de l’astronomie, précisément, alors qu’il sert de matrice générale à la recherche scientifique dans son ensemble. C’est l’objectif fondamental d’une telle recherche qui est ici contesté : la recherche de lois générales valables partout. La réalité sociale et vivante est-elle composée de l’application de grandes lois ou bien d’une succession de problèmes précis à des moments précis ? Le prestige va pourtant à la première catégorie de savoirs. Et j’ajouterai que l’énoncé de lois générales tend à légitimer un aménagement du monde conformément à ces lois. L’industrie conçoit et produit ainsi, en lien avec les paradigmes scientifiques, les dispositifs concrets sans lesquels la réplicabilité des expériences ne serait un objectif jamais atteint [12]. La prédictibilité est-elle souhaitable ou nécessaire aux sociétés humaines, dans ses rapports au reste du monde vivant, ainsi qu’à elle-même ? La recherche agronomique, en particulier, devrait plutôt traiter avec l’imprévisible de façon à aménager des ensembles agricoles robustes, tirant ainsi parti d’une biodiversité locale et particulière. Ce n’est pas le cas de l’agronomie industrielle qui tend à niveler cette biodiversité et à simplifier les interventions techniques sur le monde vivant.
Enfin, Howard attaque la conception classique de la liberté du chercheur, celle-ci consistant à croire que la contrainte s’exerçant sur le chercheur vient essentiellement de l’extérieur des institutions scientifiques [13]. Cette conception conduit à enfermer le chercheur dans une spécialité étroite et à produire une vision parcellaire du monde, laquelle favorise le déploiement sans fins de techniques ne résolvant les problèmes que pour les aggraver ailleurs ou plus tard.
[1] Guy Bernelas, La Robe de Médée. Considérations sur la décimation des abeilles, hiver 2006, à compte d’auteur. Pour commander cet ouvrage que l’on ne retrouve pas en librairie, il faut envoyer un chèque à l’ordre de la librairie l’Ange bleu de 11, 90 euros. Librairie L’ANGE BLEU. Ses coordonnées. Adresse : 7 RUE SAULNERIE 41100 VENDOME FRANCE. Téléphone : 02 54 23 62 74. Fax : 02 54 67 17 05 ( Adresse électronique : librairielangebleu@wanadoo.fr )
[2] p. 69-74
[3] « Le phénomène se manifestait ainsi : les butineuses adoptaient sur la fleur un comportement erratique. Elles semblaient désorientées, abandonnant le butinage, s’activaient fébrilement au nettoyage de leurs pattes ou bien tombaient dans l’apathie. Certaines succombaient sur place ou se retrouvaient incapables de regagner leurs ruches. D’autres venaient mourir au seuil de celles-ci, ou bien se fourvoyaient dans les danses qu’elles effectuaient à l’adresse de leurs congénères, avant d’être rejetées par les gardiennes de la colonie. » (p. 12)
[4] Les chercheurs n’ignorant pas les effets sur les abeilles, ils aident préventivement l’agro-industrie à se passer de celles-ci. En sélectionnant des semences de tournesol ayant de moins en moins besoin des abeilles pour leur pollinisation. En cherchant des subventions et autorisations étatiques pour créer des arbres fruitiers qui ne requerront pas de pollinisation par les abeilles et autres insectes. (p. 40)
[5] « Jean-Henri Fabre classait les insectes en ravageurs, auxiliaires et insectes utiles, selon le rôle qu’ils jouaient alors dans l’activité agricole et la vie paysanne. Le développement de la chimie et les excès de l’hygiénisme ont fait de tous des indésirables. Sans que l’une et l’autre aient fait mieux qu’exacerber les capacités d’adaptation de la majorité d’entre eux. En effet, les insectes, les vers, les arachnides et autres sont toujours là ; même refoulés inlassablement de nos habitations, ou anéantis à répétition sur les zones de culture. Ils sont dehors, où les cohortes de leurs armées ont été profondément bouleversées. Plusieurs espèces que nous connaissons bien semblent presque annihilés, mais réapparaissent parfois brusquement à la faveur de mystérieuses circonstances, tels les hannetons, les doryphores ou les lucioles. D’autres prospèrent, comme stimulées par les campagnes de destruction dont elles sont l’objet, tels les cafards, les pucerons, les acariens ou certaines mouches. (...) L’incessant tir de barrage chimique, qui aura bientôt accompagné leur vie entière de trois ou quatre générations d’humains présentes sur le territoire, va donc se prolonger. On voit sans peine l’avantage qu’y trouve l’industrie chimique : il s’agissait de refouler les insectes de la vie des hommes en y installant la chimie, et d’y installer la chimie afin que les insectes deviennent de facto les ennemis irréductibles des hommes et la justification permanente de la chimie. Le cercle vicieux est désormais refermé. », p. 96
[6] Cf. chapitre « La dissimulation des évidences ».
[7] Matthieu Calame, Une agriculture pour le XXIème siècle. Manifeste pour une agronomie biologique, 2007, Editions Charles Léopold Mayer. version pdf
[8] Albert Howard, Le testament agricole, 1940, Ed. Vie & Action, 62 avenue du maréchal Foch, 59-Marq-Lille.
[9] cité par ibid, p. 74.
[10] Cité par ibid, p. 78.
[11] Cité par ibid, p. 83.
[12] Cette caractéristique essentielle de la production scientifique contemporaine est notamment décrite dans Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, p. 89 et suivantes.
[13] Une agriculture pour le XXIème siècle, p. 91.