
Aux USA
Après la Seconde Guerre Mondiale, la “guerre froide” commence entre les États-Unis et l’URSS et avec elle la course aux armement nucléaires qui promettent des holocaustes à l’échelle planétaire. Des scientifiques, et notamment les physiciens impliqués dans le Manhattan Project (la construction des bombes atomiques américaines) commencent donc à s’inquiéter pour la survie de l’humanité - un peu tard, alors que Léo Szilard avait tenté de les avertir et que Joseph Rotblat avait été le seul à abandonner la recherche sur la Bombe au moment ou l’Allemagne nazie était vaincue. En décembre 1954, sous l’impulsion de Rotblat, Bertrand Russel rédige avec Albert Einstein un manifeste qui sera à l’origine des conférences Pugwash, qui réuniront des scientifiques autour des problèmes du désarmement nucléaire. Pugwash peut être crédité d’avoir contribué au traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques de 1963. Mais en fait, ces conférences s’adressent essentiellement aux gouvernements des États posédant l’arme nucléaire et ne cherchent nullement à informer ou mobiliser l’opinion publique des nations concernées. Leur bonne volonté humaniste est totalement désarmée par rapport à la monstruosité que représente la course aux armements nucléaire. En tout cas, il ne semble pas que Pugwash aie jamais envisagé de remettre en cause la recherche sur les armements nucléaires en encourageant les physiciens nucléaire a abandonner leurs travaux - autre moyen d’empêcher cette course folle en sapant sa base scientifique et technique.
Il faut attendre une nouvelle génération, et surtout la guerre engagée par les États-Unis contre le Viet-Nam, pour que des scientifiques commencent à contester franchement les agissements de leurs “pairs”, à remettre en question l’institution scientifique et l’hypocrite indifférence de la “communauté scientifique” à l’égard de certains problèmes politiques, sociaux puis écologiques. En effet, divers scientifiques renommés participaient alors au programme JASON de la défense américaine qui avait pour but l’amélioration des armements utilisés au Vietnam. Le groupe Scientists and Engineers for Social and Political Action (SESPA) se constitue en 1969 et publie des textes, des brochures (1), la revue Science for the People (qui existe encore aujoud’hui) et fait des interventions sur les campus ou lors de colloques pour dénoncer la collusion de l’establishment scientifique (et notamment l’Association Américaine pour l’Avancement des Sciences (AAAS)) avec les industries mortifères.
Ce groupe se donne pour but plus général d’« analyser et de critiquer les implications sociales et politiques de la science et de la technologie ». Des scientifiques éminents feront partie du SESPA, notament Barry Commoner (2), Stephen Jay Gould, Richard C. Lewontin, ou David F. Noble. Il est constitué de correspondants dans toutes les universités américaines et est organisé en groupes d’études informels sur différents sujets. De fait, il fera connaître ses positions et ses critiques sur l’usage des tests de QI, sur la sociobiologie comme “science” servant à justifier les inégalités sociales, sur la génétique dès 1972, sur les biotechnologies dès 1986, etc. Se définisant comme un « mouvement progressiste », il regroupe des scientifiques et des ingénieurs “de gauche” - ce qui ne va pas sans quelques illusions sur la nature des régimes maoiste et castriste, nobody’s perfect ! -, mais dans une optique clairement anti-capitaliste (3). Bref, une sorte de Sciences Citoyennes en plus radical...
En France
« En mai 1968, dans beaucoup de laboratoires de recherche comme dans le reste de la société française, tout était remis en question. L’autorité des “patrons”, l’assimilation des connaissances scientifiques à la position hiérarchique du chercheur, le mode de gestion des laboratoires, la formation empirique et concurentielle des jeunes chercheurs, la disjonction entre les tâches du chercheur et celles du technicien, tels étaient quelques uns des thèmes de contestation les plus fréquents. [...] Mais bien plus profondément, ce qui est en cause aujourd’hui, de façon encore obscure chez beaucoup, mais plus claire de jour en jour, c’est le sens même de la recherche scientifique fondamentale et la signification du métier de chercheur. » Voilà ce qu’écrivait Jean-Marc Lévy-Leblond dans La Recherche n°4 de septembre 1970. L’année précédente, il venait de refuser un prix de physique décerné par L’Académie de Lyon (4).
La Recherche, avant de devenir ce magazine de propagande scientiste que nous voyons aujourd’hui, se faisait alors - modérément, mais tout de même - l’écho des doutes qui agitaient alors le milieu scientifique sur son rôle social. Pierre Thuillier y publia de nombreux articles (pour la plupart réédités en livres) sur l’histoire des sciences qui montrent un cheminement moins linéaire et sûr d’elles-mêmes que l’on se plait encore à (ne pas) l’enseigner - l’histoire des sciences n’intéresse plus que quelques excentriques de nos jours - et surtout à le croire. Il se fit l’écho - timide - des débats d’outre-Atlantique initiés par Science for the People sur la sociobiologie par exemple (5). Quelques années avant sa mort, il publie en 1995 son livre-testament La Grande Implosion, rapport sur l’effondrement de l’Occident (éd. Fayard), fiction qui rassemble toutes ses réflexions critiques sur la science et la société industrielle.
Revenons à Jean-Marc Levy-Leblond, qui devient directeur de la collection Science Ouverte aux éditions du Seuil, où, à côté des livres de Stephen Jay Gould sur l’évolution, il publie en 1973 (Auto)Critique de la Science, recueil de textes et de tracts issus de la contestation de la science par les étudiants, les chercheurs, les personnels de labo et d’autres aux USA et en France. En 1977, il publie L’idéologie de/dans la science, recueil d’analyses sur le rôle de la science dans la société ; certains articles sont très marqués par le maoisme. Entretemps, en 1975, il fonde la revue trimestrielle Impascience qui se fait l’écho des doutes et du malaise dans la recherche, l’enseignement et les institutions scientifiques ; il en sortira une douzaine de numéros contenant de nombreux témoignagnes sur la science au quotidien.
A la même époque, le milieu des mathématiciens est également assez agité. Roger Godement, qui dans sa jeunesse a vu la ville du Havre rasée par les bombardement alliés, refuse de se rendre à des colloques de mathématiques financés par des crédits militaires et dénonce l’hypocrisie de ses collègues et leur complaisance envers les grands savant compromis dans le projet JASON (6). C’est que la guerre froide et les autres conflits sont une source très importante de financement des recherches mathématiques. Comme il l’écrit dans la postface à son livre d’Analyse Mathématique (éd. Springer-Verlag, 1997), très documentée sur ce sujet, « [la question des rapports entre science, technologie et armement] est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. » Plus radical, Alexandre Grothendieck, un des plus grand mathématicien du XXe siècle, quitte en 1970 l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques à la suite de l’échec de ses démarches pour y bannir tout financement militaire (7). Il abandonne ses recherches pour ne plus faire que de l’enseignement et se consacre au mouvement Survivre qu’il a fondé en juillet 1970 à Montréal avec d’autres mathématiciens et scientifiques. Ce mouvement publie en France la revue Survivre et Vivre qui aura 19 numéros avant de se saborder à la fin des années 1970. Des groupes locaux se créront un peu partout en France autour des problèmes de l’écologie et de la critique de la société industrielle. Grothendieck utilise sont prestige de grand mathématicien pour faire des conférences scientifiques aux USA (où il rencontre Science for the People), au Canada et en Europe auquelles il ajoute des discussions sur le thème « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » : « Au début, nous pensions qu’avec des connaissances scientifiques, en les mettant à la disposition de suffisamment de monde, on arriverait à mieux appréhender une solution des problèmes qui se posent. Nous sommes revenus de cette illusion. Nous pensons maintenant que la solution ne proviendra pas d’un supplément de connaissances scientifiques, d’un supplément de techniques, mais qu’elle proviendra d’un changement de civilisation. Pour nous, la civilisation dominante, la civilisation industrielle, est condamnée à disparaître en un temps relativement court, dans peut-être dix, vingt ou trente ans... une ou deux générations, dans cet ordre de grandeur ; parce que les problèmes que posent actuellement cette civilisation sont des problèmes effectivement insolubles.
Nous voyons maintenant notre rôle dans la direction suivante : être nous-mêmes partie intégrante d’un processus de transformations, de ferments de transformations d’un type de civilisation à un autre, que nous pouvons commencer à développer dès maintenant. Dans ce sens, le problème de la survie pour nous a été, si l’on peut dire, dépassé, il est devenu celui du problème de la vie, de la transformation de notre vie dans l’immédiat ; de telle façon qu’il s’agisse de modes de vie et de relations humaines qui soient dignes d’être vécues et qui, d’autre part, soient viables à longue échéance et puissent servir comme point de départ pour l’établissement de civilisations post-industrielles, de cultures nouvelles. » (extrait d’une conférence donnée au CERN en 1972)
En 1988, avant de prendre sa retraite et de s’isoler dans le sud de la France, Grothendieck refuse le prix Crafoord, l’équivalent du prix Nobel en mathématiques. Dans la lettre (publiée par Le Monde du 4 mai) qui motive son refus, il évoque le caractère « profondément malsain, [...] suicidaire spirituellement, et même intellectuellement et matériellement » du monde scientifique d’aujourd’hui (8). Nous voici loin des revendications étroites et corporatistes du mouvement « Sauvons la recherche ! »...
Bertrand Louart - avril 2006.
Article paru initialement dans Offensive (OLS), mai 2006.
Notes de bas de page :
1. Science against the People, « l’histoire de JASON - Un groupe d’élite de scientifiques qui, comme consultants techniques du Pentagone, ont développé les dernières armes contre les luttes de libération populaires : la “guerre automatisée” », disponible en américain sur internet