
Malgré les exemples qui jalonnent le propos, le contenu de cette série « Sortir de l’industrie » est relativement théorique [1]. J’ai éprouvé le besoin d’éclaircir les motivations des luttes anti-industrielles à destination d’un public a priori indifférent à cette cause. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la philosophie, de l’histoire ou de la sociologie des techniques pour comprendre le propos. L’objectif est de rendre accessibles les rudiments de pensée qui permettent de justifier, à notre époque et publiquement, le refus des techniques industrielles. Non pas à partir de critères d’évaluation techniques propre à telle ou telle technique particulière, mais à partir de motivations politiques que chacun peut comprendre. Cet aspect fait l’objet du premier épisode (« Que veut dire critiquer ? »).
Ceci suppose néanmoins de savoir identifier ce qu’est une technique industrielle, par rapport à une technique qui ne l’est pas. Et de savoir le faire ici et maintenant, c’est-à-dire dans une société où les activités professionnelles sont principalement tertiaires, et où les infrastructures matérielles de l’industrie sont peu visibles. J’ai donc mis l’accent sur les acteurs réels qui, actuellement, bien que travaillant dans des bureaux loin des machines, forment la cheville ouvrière de l’industrialisation. Voilà pour le deuxième épisode (« Qui industrialise aujourd’hui, encore et encore ? »).
Dans les épisodes suivants (« Quels sont les présupposés culturels de l’industrialisation ? »), je m’intéresse à certaines conditions de possibilité de l’industrialisation. Deux présupposés sont analysés et contestés dans leur fondement même : « L’industrie est ce qui permet au plus grand nombre d’avoir accès aux produits courants » et « L’efficacité elle-même est neutre. Il serait bien bête d’être inefficace de gaspiller du temps de travail, une fois que l’on s’est fixé un but ».
Après toutes ces critiques, la suite sera consacrée à une proposition globale en faveur d’une sortie de l’industrie (« Des techniques industrielles aux techniques conviviales »). Il s’agit de caractériser, de façons multiples, les techniques « conviviales » par rapport aux techniques industrielles. Une telle grille d’évaluation pourrait ainsi alimenter, non seulement une prudence technologique qui fait cruellement défaut depuis deux siècles, mais aussi des mises en oeuvres concrètes de techniques répondant à un projet politique, plutôt qu’au statu quo ou à l’impuissance face au déferlement technologique et à la marchandisation.
Le mot « critique » a au moins deux sens.
On comprend généralement le terme de « critique » par l’exposé des inconvénients, des risques et des dangers. Dans ce cas, la critique aura tendance à se faire experte, par l’usage d’un maximum de connaissances scientifiques et techniques.
Mais un deuxième sens plus fort existe aussi, propre aux sciences humaines. Celles-ci ont l’habitude de traquer les présupposés à partir desquels la réalité immédiate est appréhendée. Parfois, ces présupposés sont les mêmes de part et d’autre d’une dispute, quand chaque camp s’arrime uniquement aux connaissances scientifiques du moment. On se dispute ainsi sur des chiffres et sur l’efficacité d’un panel de solutions techniques qui s’offrent à la « décision ». À titre d’exemple, on peut penser aux controverses entre les partisans du transport routier et ceux du transport ferroviaire (lequel est vu comme moins polluant, et ayant l’image d’un « service public »). Mais quelles sont les marchandises transportées et pourquoi leur volume augmente tout le temps ? Le présupposé commun aux deux parties est sans doute que la société de consommation est une bonne chose. Et que par conséquent la proposition de faire de celle-ci la véritable question à résoudre n’a pas de pertinence politique.
La critique peut donc être une critique purement technique dans le premier cas, ou une critique sociale dans le second cas.
Il est néanmoins évident que les termes des débats sur les techniques sont aujourd’hui et depuis longtemps uniquement techniques. Ils sont donc par construction non démocratiques car seul le petit nombre de personnes ayant eu le temps et l’opportunité de se spécialiser sur telle question est habilité à débattre. De plus, il existe aussi une « illusion politique » (selon l’expression de Jacques Ellul) qui consiste à faire croire qu’il existe quelque chose de proprement politique dans des discussions qui parlent de tout, sauf de techniques. Ce qui se comprend d’ailleurs. Telle technique est fondamentalement ennuyeuse pour ses non-spécialistes. Nous vivons par conséquent un divorce radical, bien perçu par Gilbert Simondon [2], entre la culture technique (éclatée en de multiples spécialités) et la Culture (n’ayant presque plus de prise réelle sur un environnement saturé d’objets techniques).
Pour ces raisons, pour qu’une société soit démocratique il faudrait que tous ses membres soient compétents, au mieux, sur les deux formes de critique, au pire, sur au moins une des deux. Mais on est loin du compte. La critique sociale, qui prend sa source dans des disciplines dévalorisées, est souvent disqualifiée comme étant trop radicale (mais l’absence de critique sociale est-elle moins radicale ?). Quant à la critique technique, elle supposerait un regard très différent sur les techniques, non viril et généraliste, et à vrai dire totalement informé des présupposés qui leur donnent sens.
A ceux qui font valoir un nécessaire pragmatisme, fait de compromis, qui serait un principe de la démocratique représentative, il faut leur demander quel sens y a-t-il à faire des compromis avec les possibilités de catastrophes, résultant des déséquilibres écologiques ou sociaux actuels. Ne voulant pas remettre en cause le dogme « productiviste » (à travers les présupposés que nous analyserons plus loin), ils nous enferment dans une trajectoire technologique unique qui mène au gigantisme de ses effets globaux.
En apparence, on peut encore accepter cet état de chose, le système technicien délivrant la marche à suivre au quotidien. Les perspectives à plus long terme sont cependant moins attrayantes, parce que l’on voit bien qu’il n’y a pas de limite à la subordination des personnes aux nécessités techniques. Le système technicien ne s’use pas, ne souffre pas, comme le font ses rouages humains. La seule chose qui compte est que ces derniers puissent rester suffisamment efficaces, à la hauteur de leur rôle de rouage. Il n’est plus question de démocratie ni de politique, car la vie commune des humains est dédiée au système technicien, qui sépare et défait la société pour la recomposer ensuite selon ses nécessités.
[1] Merci à Elisa, Florian, Laurent et Philippe pour toutes leurs remarques sur la première version de cet ensemble de textes.
[2] Du mode d’existence des objets techniques, p.14
Faire œuvre critique, ce n’est plus montrer qu’un ensemble de relations et d’activités sociales est en rupture avec ce qu’est et devrait être la vie en société avec ses manifestations « naturellement » communautaires, c’est interroger un contexte situé dans ce que peuvent être ses failles et ses contradictions, ses bévues et son mal à se dire. Critiquer, ce n’est pas comparer un état réel avec un état souhaitable, c’est rompre dans la mesure du possible avec les a priori, avec les vues qui s’imposent de l’extérieur du champ étudié pour faire surgir à l’opposé des problèmes non formulés ou ignorés.
JM Vincent, Critique du travail, 1987, p.98