
Suivre les « experts » que sont notamment les consultants nous a montré comment la trajectoire technologique de l’industrialisation se construit, mais n’explique pas que nous soyons si nombreux à la suivre, plus ou mois passivement. Si cette trajectoire ne rencontre pas d’opposition, c’est que des présupposés sont largement partagés concernant l’industrie, bien au delà du seul cercle des experts.
En voilà un, de ces présupposés qui a la vie dure. En somme, le pouvoir exorbitant d’un système de production (et d’exploitation), tout à fait opaque - aussi bien pour le simple citoyen que pour la plupart des travailleurs salariés - serait excusable sous prétexte qu’il nous abreuverait de bienfaits. Il en faut de peu pour affirmer qu’il serait le seul possible. Le seul capable de fournir à tous le nécessaire, voire le confort et peut-être aussi le luxe pour certains.
Le caractère fondamentalement non démocratique des organisations de travail industrialisées (publiques ou privées) serait compensé par le « minimum » de confort matériel accordé aux personnes, sans lequel il serait illusoire de postuler l’existence de citoyens responsables et autonomes...
On est tout de même en droit de se demander sur quoi porteraient cette responsabilité et cette autonomie quand :
Cette contradiction entre nos valeurs d’émancipation et notre attirail industriel fait aussi apparaître les points faibles du système. Premièrement, il repose sur notre capacité à consommer une quantité démesurée de produits, capacité qui peut être limitée pour toutes sortes de raison (impossibilité biologique de consommer au delà d’un certain seuil, limitation des revenus, écœurement devant le gaspillage, frustration, etc.). Deuxièmement, il repose aussi sur notre capacité à endurer des contraintes toujours plus nombreuses et plus abstraites, le système devenant toujours plus mystérieux et hostile au fur et à mesure qu’il se complexifie.
Les gains de productivité (et donc l’essentiel de l’apport des « nouvelles technologies » aujourd’hui mises au point) ne sont ainsi jamais critiqués en eux-mêmes, mais seulement dans leurs éventuelles conséquences négatives. En somme, il suffirait de répartir équitablement le temps gagné par l’usage de ces techniques, plutôt que d’y renoncer. En réalité, l’usage de techniques de production industrielle impose en aval des techniques du même ordre, ne serait-ce que pour acheminer les produits sur un vaste territoire. Le temps en apparence gagné par la rapidité de production se paie en aval, dans le travail engendrée par l’inflation logistique de la redistribution (dont une grande part payé par l’impôt).
Le concept de « redistribution » présuppose toujours un processus d’accumulation de capitaux permettant de démultiplier la puissance du travail (par des machines, de l’énergie, des intrants chimiques, etc.). Dès lors, les « redistributeurs » ne bénéficient-ils pas d’un pouvoir exorbitant ? Et dans le cas où certaines catégories de « redistribués » ont un pouvoir suffisant, celles-ci étant radicalement éloignées des contraintes techniques/écologiques de la production, peuvent-elles accepter une quelconque limitation de cette production dont elles profitent directement ? On reconnaît ici l’impasse socio-écologique dans laquelle se sont enfoncées les sociétés industrielles pendant les « trente glorieuses ». La paix sociale temporaire au sein du processus capitaliste d’accumulation (les salariés occidentaux bénéficiant d’un bon pouvoir d’achat et d’une sécurité de l’emploi) s’y est réalisée par une fuite en avant industrielle, laquelle détruit les ressources permettant au plus grand nombre de vivre confortablement.
Par opposition, des techniques non industrielles produisent moins vite, mais sur place et à destination d’un groupe social restreint. Les limites écologiques y sont vécue plus directement et plus simplement. L’autonomie et la responsabilité ne sont pas des mots vides de sens, quand les activités de travail sont ajustées à des « besoins » qu’il est possible de discuter, plutôt qu’imposés par la nécessité de rentabiliser des investissements et des infrastructures. L’équité promise par la redistribution semble donc d’avantage à la portée d’une culture qui aurait renoncé aux techniques industrielles, que celle qui ne les remet pas en question...
[1] Dixit le PDG de l’équipementier militaire Thalès : « Je crains que les jeunes ne se détournent des sciences et de l’industrie. Il faut absolument changer cela : les sciences, c’est le progrès, et l’industrie, c’est ce qui permet au plus grand nombre d’avoir accès aux produits courants. » (émission « Les sagas du pouvoir » sur BFM, le 20/07/06)