
Un « but » ne se décrète pas à partir de rien, mais notamment en fonction des outils immédiatement disponibles, des savoir-faire les concernant et des façons socialement partagées de concevoir ce qu’est l’efficacité.
Prenons l’exemple d’une entreprise distribuant et vendant de l’électricité. Le but de son service marketing est de planifier à l’avance les ventes d’électricité, en observant les pratiques de consommation afin de prévoir et d’agir sur l’augmentation de la consommation. En fonction des statistiques dont il dispose (consommation et équipements des ménages, statistiques des années précédentes), il détermine que l’augmentation globale de consommation pour l’année prochaine est de 2%. Le but du service technique de la distribution est alors de planifier les travaux sur le réseau électrique, afin d’absorber les 2% de charges électriques supplémentaires. Et ainsi de suite pour tous les autres services d’une telle entreprise. L’efficacité déployée dans chaque service de cette entreprise est spécifique à chaque service. Mais toutes ces efficacités s’insèrent dans une finalité globale. Ainsi, ces efficacités concourent à asseoir la domination de l’entreprise sur l’ensemble des consommateurs, par le simple fait que ceux-ci ne produisent pas eux-mêmes l’électricité qu’ils consomment. Est-ce que cette organisation est la plus efficace... pour vendre de l’électricité à un grand nombre de consommateurs ? Pour gagner de l’argent ? Pour limiter la consommation d’électricité ? Pour rendre autonome la population vis-à-vis de macro-acteurs (capitalistes, experts, fonctionnaires) difficilement gouvernables ?
En réalité, nous constatons ici que le concept d’efficacité est problématique en lui-même. Il suppose qu’il est toujours aisé de dégager une finalité (unique, non ambiguë, publiquement définie) par rapport à laquelle l’efficacité peut être effectivement observée. Or, sommes-nous tous d’accord sur les buts à atteindre quant à la production et à la distribution d’électricité par exemple ? Rien n’est moins sûr. Le débat lui même est-il possible compte tenu de la taille des enjeux, du grand nombre de personnes concernées ? On peut aussi en douter très fortement. On observe plutôt que le débat est généralement tranché d’avance par un mécanisme simple, à savoir la croissance économique. Ce mécanisme revient tout simplement à distribuer de l’argent à l’ensemble des acteurs pour différer dans le temps le débat sur les finalités. Aux financeurs de l’entreprise, les bénéfices. Aux différents spécialistes embauchés, les salaires. Aux syndicats, la cotisation des adhérents. Aux fonctionnaires, les impôts prélevés. Aux consommateurs, des prix bas et l’absence de responsabilités. On peut discuter des modalités d’une telle croissance économique -à qui donner de l’argent en priorité ? aux consommateurs ? à l’entreprise ? à l’Etat ?-, mais cela ne contribue pas vraiment à débattre des finalités de la production d’électricité. Que le personnel des services marketing et de distribution soit mieux formé, mieux payé, et que leurs travaux soient de plus en plus efficaces, n’apporte rien non plus. Si d’aventure la finalité de la production d’électricité devait être que la population puisse, à l’échelle d’un quartier ou d’un immeuble, construire et entretenir elle-même des éoliennes domestiques, pourrait-on encore parler d’efficacité des activités de marketing et de distribution électrique ?
Aussi, il convient de s’interroger sur ce qui fait l’efficacité d’une technique, aux yeux de tous, conduisant à dire et répéter que « l’efficacité est neutre », ou bien que « la technique n’est pas le problème, tout dépend de la manière dont on l’utilise ».
Si l’efficacité d’une technique est évidente, c’est qu’il a été possible de produire l’évidence d’un but, associé à l’usage de cette technique.
En cela, l’existence de marchés, dans lesquels s’insèrent les usages des techniques industrielles, est sans doute d’une grande importance dans la production de cette évidence. Voyons cela.
Quand on pense à la notion de marché, la première chose qui vient à l’esprit est la concurrence. C’est vrai, mais pour qu’il y ait concurrence, il faut d’abord qu’il existe des possibilités de comparaison entre compétiteurs. D’ailleurs sur un marché, la concurrence est variable, très rarement parfaite, et ce n’est pas pour autant que l’on dira qu’un tel marché n’en est pas un.
En réalité, un marché se défini d’abord par la capacité à expliciter les caractéristiques de choses ou de personnes, qui deviennent alors des marchandises [2]. Cette capacité d’objectivation peut paraître si « naturelle » qu’on l’oublie fréquemment, et que l’on en vient à penser que les marchés apparaissent spontanément. Les produits d’une même marché sont fondamentalement comparables entre eux, c’est-à-dire objectivables, mesurables. Le prix, simple chiffre, synthétise toutes les caractéristiques d’un être ou d’une chose, caractéristiques identifiant pour l’acheteur et le vendeur ce qui devient alors une marchandise. Réduite ainsi à sa plus simple expression, la marchandise peut alors circuler sur un marché, être achetée et vendue. L’électricité devenue marchandise se décrit ainsi complètement à partir de son prix à l’heure, de son ampérage, sa tension, la garantie éventuelle de ne pas subir de coupure, certaines facilités de paiement. Le consommateur de cette marchandise achète alors un produit disponible à la vente sur un tel marché, en comparant avec les autres produits du marché.
Une telle relation marchande entre acheteur et vendeur ne concerne pas seulement les consommateurs et les entreprises. Elle concerne aussi les entreprises entre elles. Mais aussi les services d’une même entreprise entre eux.
Par conséquent, il est possible de se reposer sur l’existence de marchés comme sur un socle d’évidences partagées. L’électricité devenue marchandise cesse d’être ambiguë ou conflictuelle. Il y a un accord général sur ce qu’elle est, et par conséquent il ne reste plus qu’à la produire au moindre coût. L’efficacité des techniques industrielles de production est alors évidente. Tant que l’électricité n’est pas autre chose que cette marchandise décrite plus haut, et qu’il y a un accord pour faire abstraction des autres aspects de sa réalité, difficilement objectivable, voire impossible à objectiver. Rien sur l’usage effectif de l’électricité (ils se valent tous a priori). Rien sur la maîtrise des personnes de leurs conditions de vie (qui inclue l’usage d’appareils consommant de l’électricité). Autant de réalités vécues s’éloignant dans la représentation marchande de l’électricité.
[1] dixit Michel Volle, consultant et polytechnicien, dans le texte « Dialogue avec un philosophe », 28/07/06, http://www.volle.com/opinion/dialogue.htm.
[2] En cela, les marchés ne sont pas l’apanage d’une sphère économique qui s’opposerait à l’Etat et à ses « services publics » placés « hors marché ». Songeons par exemple à l’Education Nationale qui normalise les niveaux scolaires grâce à différents niveaux de diplômes, qui donnent un « prix » aux diplômés sur le marché du travail. Songeons aux collectivités locales et à l’Etat émettant continuellement des appels d’offres auxquels répondent des prestataires (placés dans une concurrence que l’on espère juste et non faussée... car sinon il y a corruption). Assurément, les institutions publiques ont été, et sont encore, des lieux privilégiés pour former des marchés qui autrement n’auraient pas d’existence spontanée.