
Ce court texte résume une série d’interventions sur la liste de discussion du réseau des Amap en Ile de France [1].
Sortir de l’économie c’est quitter les réflexes habituels communs à toutes les formes d’économie : dédommager quelqu’un en lui donnant de l’argent, définir des rôles séparés producteur/consommateur.
L’économie, fondamentalement, sépare les personnes en permettant une division du travail infinie. Mais l’économie ne peut relier ce qui a été séparé.
Or, quand les choses dont nous dépendons de façon vitale (comme une nourriture saine) sont devenues des objets économiques, et quand ces choses font défaut, il est tout aussi vital d’en organiser la production hors des mécanismes économiques.
Sortir l’agriculture de l’économie, c’est donner aux personnes une maîtrise directe de la production agricole, sans pour autant qu’elles s’en occupent à plein temps, ni qu’elles doivent habiter toute l’année à la campagne.
Pour être réaliste, un tel objectif doit tenir compte des conditions actuelles : les possibilités d’organisation de tels collectif se trouvent en ville, tandis que les possibilités de produire sa nourriture sont à la campagne. C’est dans ces conditions que l’expérience des AMAP s’est déroulée depuis quelques années en France.
Or, en marge de cette expérience, il a parfois été possible de résoudre cette contradiction, en faisant en sorte que les citadins participent aux tâches agricoles sans être rémunérés, et en consommant les produits. Cette participation est d’autant plus pertinente que, dans ces fermes à « taille humaine » que veulent bien soutenir les AMAP, la faible présence humaine oblige les agriculteurs à la fois [2] à :
un travail pénible et peu rémunéré ;
à travailler plus, pour payer un outillage (servant à palier au manque de main-d’œuvre sur place), ainsi que les terres, les bâtiments, etc.
Evoluant à partir du système AMAP actuel, un collectif de citadins peut auto-produire sa nourriture, en donnant à chaque personne du collectif deux possibilités de participation :
participer aux travaux sur place, ponctuellement ou à l’année ;
financer, ou produire directement, les conditions de vie permettant aux personnes de vivre sur place ponctuellement ou à l’année, en étant « nourries blanchies ».
Autrement dit, le collectif se donne pour objectif de mettre à disposition, à titre gratuit (c’est-à-dire sans échange d’argent), tout ce qu’il faut pour vivre sur place, et pour produire la nourriture que le collectif consomme [3].
Ce sera par exemple lui qui créera la structure juridique (ou sollicitera une structure existante [4]) permettant d’acquérir collectivement terres et bâtiments, et d’en financer les éventuels loyers. Ce sera lui qui participera éventuellement à des chantiers (auto-construction) ou gros travaux ponctuels sur la ferme.
Ce sera lui qui, afin de pouvoir s’intégrer dans la profession agricole et dans le voisinage, créera et contrôlera les structures économiques classiques nécessaires (SARL etc), déléguant éventuellement sa gestion quotidienne aux personnes vivant et travaillant à l’année à la ferme.
[1] http://fr.groups.yahoo.com/group/general-amap-idf
[2] En termes économiques, cette contradiction est généralement résolue en subventionnant l’agriculture.
Cependant, le problème écologique et humain de l’agriculture actuelle reste entier :
Guidé par le prix des choses qu’il achète et qu’il vend, l’agriculteur continue à optimiser à vide ses activités, tandis que la fertilité intrinsèque de ses sols diminue, et demandent toujours plus d’argent pour être entretenue. Nous mangeons des plantes et des animaux qui sont malades toute leur vie, et qui sont maintenus en vie par un surtravail invisible, réparti grâce au détour de la forme-argent sur des millions de personnes, dont le travail n’a pas forcément grand chose à voir avec la production agricole proprement dite.
[3] On peut imaginer que le collectif s’autorise à vendre les surplus de sa production, s’ils existent. Mais le collectif privilégie d’abord l’autoconsommation de ce qu’il produit, avant de le vendre éventuellement. Cette priorité accordée à l’autoconsommation est une caractéristique fondamentale de l’agriculture paysanne, comme le rappelle François de Ravignan dans son Carnet de voyage en Pologne (A plus d’un titre éditions, 2007). Dans ce même ouvrage Ravignan avance que 40% des fermes polonaises actuelles ne vendent rien. Avant de ne pas être "une marchandise comme les autres", l’alimentation produite par l’agriculture vivrière n’est pas une marchandise du tout. Elle est mise à disposition des populations sans échange d’argent, circulant par, et pour des réseaux de sociabilité débordant les limites familiales. Une telle circulation non-marchande s’est aussi déployée de façon centrale au sein du monde ouvrier, tout en restant marginale dans les discours de leurs représentants syndicaux et politiques, qui furent d’avantage motivés par les perspectives de développement d’infrastructures industrielles, que par l’autonomisation des personnes. Voir Michel Pinçon, "Autoproduction, sociabilité et identité dans une petite ville ouvrière", Revue Française de sociologie, 27, 1986.
[4] Voir comme exemples la SCI Terres Fertiles, la SAS Terres Communes pour ce qui est du foncier agricole.