
Au cours de la marche pour la décroissance, Aristide a offerts plusieurs contes aux marcheurs... Voici un de ces contes :
L’oiseau est arrivé de très loin.
Il est arrivé au bord de ma fenêtre, épuisé, pour manger quelques menues miettes de pain que je laisse toujours, à l’intention des oiseaux de la ville.
Mais, cet oiseau-là n’était pas de la ville, je ne l’avais jamais vu auparavant. Il avait l’air si las et en même temps tellement heureux de se poser. Et becqueter quelques restes d’un pain sec trouvé au hasard d’un pied d’immeuble de ma rue, ramassé par mes soins, puis réduit en poudre fine, avec mon souci d’épargner les gésiers des oiseaux d’ici.
Je n’ai pas bougé de l’intérieur, pour ne pas l’effrayer. Je suis resté calme, je me concentrais dans une observation attentive, décidé à ne pas le laisser partir sans qu’il me donne une raison de sa venue à moi. Il était blanc, entièrement blanc, plus gros qu’un pigeon.
Je n’ai jamais pensé qu’il allait picorer, donner quelques coups de bec, vite fait, et repartir sans demander son reste. Il s’est planté là à se nourrir longuement. Tous les grains de farine l’intéressaient. Toutes les poussières de mon appui de fenêtre aussi.
Il était là, comme s’il préparait quelque chose. En prenant tout son temps, il s’activait de-ci de-là. J’entendais tous ses coups précis résonner à l’intérieur, comme s’ils pointaient mon être. Et je guettais le moment de son envol, suspendant tout geste qui l’oblige à partir.
Mais, après au moins une demi-heure, quand il en eut fini de tout ramasser, il ne donnait toujours pas signe de vouloir quitter les lieux. Il était bien, comme je l’avais pressenti, en attente d’un évènement qui tardait. Moi immobile, lui aussi et loin d’être repu, avec le verre de la vitre entre nous qui semblait vouloir donner raison à notre patience.
Allait-il roucouler ? Plier les pattes et poser son ventre sur le ciment lisse ? Frapperait-il au carreau ? Le cou tendu, la poitrine bombée en avant vers la vitre, l’oiseau blanc était décidé à rester.
J’ai choisi d’ouvrir la fenêtre. Lentement. Sans trop faire de bruit pour ne pas l’effrayer. Et je l’ai vu demeurer toujours impassible, l’oeil nullement inquiet.
Quand il a senti la fenêtre ouverte, l’appel d’air et moi derrière, il a commencé à chanter. J’ai tout de suite compris que ce chant était pour moi. J’écoutais attentivement. Je n’avais jamais entendu une telle chanson auparavant. C’est comme si pour la première fois, j’entendais vraiment un oiseau chanter. Je connaissais par coeur les petites roucoulades des pigeons, les pépiements des moineaux qui passaient tous les jours chez moi, les cris rauques des corbeaux, les sifflements des merles au printemps. Mais cette chanson-ci m’était inconnue et en même temps si familière. Il me semblait qu’il y avait un message derrière les notes de la musique nouvelle de cet oiseau. Et en prêtant mon oreille, en annulant toutes mes craintes de le voir s’envoler, j’ai commencé à déchiffrer quelques mots. L’oiseau me parlait d’un ciel immense, sans nuages.
Il me parla précisément d’un vent du nord glacial. Puis, il évoqua des plaines à perte de vue que son vol balayait sans rencontrer nul obstacle, des étendues sans fin où l’homme n’avait jamais encore posé son pied. Il m’entretint longuement de ses frères oiseaux fuyant derrière les horizons où la folie des hommes n’a pas encore posé une première empreinte. J’ai entendu, ce soir-là, leur joie de migrateurs avides de voler toujours plus loin, libres. Un état sans peur, soutenu par une légèreté connue seulement des oiseaux, une sorte de grâce ailée. Une apesanteur fluide qui porte les grains de lumière et un désir de vivre.
Je ne sais pas combien de temps sa chanson a duré.
Mais la nuit arrivait doucement, le ciel changeait de couleur et l’oiseau continuait, tout en chantant, à regarder dans ma direction. Les inflexions se faisaient plus tendres, la mélodie plus lente. Il m’a semblé qu’il allait partir.
Il s’est avancé vers la fenêtre, il a regardé plus avant vers moi, il m’a fixé de son oeil devenu plus proche, je me suis senti vu dans le fond des yeux, il appuyait en douceur.
Puis il est parti comme il était venu. Sans un seul battement d’aile, se coulant dans l’air comme dans les bras d’un silence rehaussé par la couleur d’un ciel pâli.
Je suis resté longtemps au bord de ma fenêtre. J’avais un peu froid, mais je voulais voir la nuit arriver parce que c’est la nuit qui avait emmené l’oiseau.
J’ai demandé à la nuit commençante de me le ramener. Et le lendemain, à la même heure, je me suis posté devant ma fenêtre ouverte, avec la même prière.
Mais non ! Il n’est jamais revenu. Je n’ai jamais revu cet oiseau blanc. Je l’ai attendu des jours et des jours. Mais, chose curieuse : depuis son départ, j’entends toujours sa chanson et par une force plus grande que moi, je suis obligé de traduire en mots cette musique.
J’hésite sur les premiers mots de cette chanson qui continue à m’envahir. Je change souvent ma façon de les mettre ensemble, çà ne rend jamais aussi bien que le souvenir de cette musique dans mes oreilles qui ont été marquées une fois pour toutes d’une douceur que je m’efforce de transcrire avec toutes les maladresses du langage.
J’ai appris beaucoup d’années plus tard, au cours de mes nuits, que ce même oiseau s’était posé sur les bords de plusieurs fenêtres de maison habitées.
A ma connaissance, il avait chanté pour des femmes et des hommes éparpillés dans le monde entier et chaque fois qu’une femme ou un homme avait entendu cette musique, la personne n’était plus tout à fait la même.
Après le passage de l’oiseau blanc, la personne était conduite comme moi à faire quelque chose avec cette chanson. Moi j’ai choisi d’exprimer cette vibration par les mots du vocabulaire courant, le plus ordinaire des moyens d’expression pour que chacun puisse imaginer ce qui, à tout moment, peut survenir d’irrémédiable.
Un autre a choisi de traduire avec son instrument de musique ce qu’il avait perçu de l’oiseau précieux.
Une vieille dame a choisi le silence.
Un petit garçon a beaucoup dessiné et j’ai pu voir quelques uns de ses dessins.
Une jeune fille est partie faire le tour du monde.
Je crois que l’oiseau blanc a passé une partie de sa vie à rendre visite à quelques hommes et femmes, sans obéir à un plan d’ensemble. Il n’y avait pas de critère prédéterminé pour choisir l’un plutôt que l’autre, l’âge importait peu, il y avait de très jeunes, des bien vieux, des mariés et des sans alliance, des gens heureux et d’autres qui transpiraient la tristesse.
Je me suis souvent demandé s’il y avait quelque lien qui raccordait ensemble tous ceux et celles qui avaient été visitées par l’oiseau blanc, je n’ai pas trouvé. J’ai renoncé à trouver un trait partagé en commun. Peut-être était-ce simplement un désir d’écouter. Ou une disponibilité. Un temps pour rien.
Peut-être est-ce cela qu’il est si rare de trouver de nos jours : un temps mort.
Notre capacité d’écouter s’est amoindrie.
J’entends encore quelques fois dire que l’oiseau blanc est passé chez quelqu’un qui ne s’y attendait pas et qui déclare qu’il ne s’y était pas préparé. Que c’était même la dernière chose à laquelle il s’attendait. Et que sa vie, depuis, en est remuée, en profondeur remuée.
Il y a donc l’espoir que l’oiseau blanc viendra un jour chez vous.
Vous ne pouvez qu’écouter.
Vous pouvez commencer par lire en vous le désir de rencontrer l’oiseau blanc, sentir la musique derrière. Quelques moments avec leurs bruits particuliers, avec leurs odeurs ont la vertu de pouvoir amorcer quelque chose, vous aider à vivre un déclic, si vous les choisissez de coeur.
Oui, vous pouvez vous entraîner à vos heures perdues.
Connaissez-vous le bruit d’une branche qui casse sous la charge des fruits d’été ? Avez-vous jamais entendu le petit vent qui se lève avant que le soleil pointe ses rayons sur la plaine nue ? Ou le silence des oiseaux avant un orage ? Ou l’eau du torrent en effervescence dont la crue caresse quelques feuilles d’un saule penché ? ou le crissement des pas sur la neige tombée au long de la nuit ?
La liste est longue de tous ces bruits légers qui sont les commencements de la chanson de l’oiseau blanc, c’est à vous de les choisir et de vous entraîner comme vous le souhaitez. Et un jour, peut-être, l’oiseau blanc viendra se poser sur le bord de votre fenêtre, au moment que vous n’attendez pas, en ce creux de vous-même où vous êtes le moins préparé à l’accueillir. Faites silence en vous.
Préparez-vous. L’oiseau blanc vous attend. Sa vie, il la passe à vous attendre.