
La critique du sport de masse est aujourd’hui dans les milieux libertaires/décroissants une des questions les plus débattues et ce bien souvent avec le plus de passion. L’opposition entre les thèses de Jean-Claude Michéa (Les intellectuels et le ballon rond, chez Climats) favorables au football dans la perspective des analyses de Christopher Lasch [1], et celles des écoles de Jean-Marie Brohm et Marc Perelman ou celle de Michel Caillat, innerve profondément ce débat. On peut tout de même se rassurer du surgissement parfois féroce de ces oppositions puisque au moins Jean-Marie Brohm reconnait être en accord total avec ce que J.-C. Michéa a pu écrire dans Impasse Adam Smith. De l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche (Climats). Parmi d’innombrables points en commun allant de la critique de l’humanisme de la marchandise à celle du Spectacle en passant par celle de l’idéologie de la croissance, la décroissance du sport est ainsi, bien souvent, le seul élement qui nous distingue. Continuons à débattre !
Le texte qui suit intitulé « Vive la décroissance du sport ! » est paru dans le n°1448 du Monde Libertaire (28 septembre-4 octobre 2006).

Le sport n’est pas « une allégorie de la jubilation libertaire » [2], « le sport collectif [n’est pas non plus] une école de pratiques libertaires (sic) [3]. Il est par contre identique à la morale bougeoise. Il en charrie tous les principes : la répression sexuelle, l’élitisme, le nationalisme et le sexisme. Il marche du même pas que les formes les plus archaïques d’exploitation. En cela, il ne peut en aucun cas être comparé au jeu où la subversion et le plaisir ont toute leur place.
Le sport n’est pas un jeu. Comme le capitalisme moderne, le sport s’est imposé à la fin du XIXe siècle. De la concentration de milliers d’ouvriers dans les usines, s’est développé en symbiose le sport-compétition, strictement réglementé « dans le cadre d’espaces fermés, d’une nature dûment localisée et à travers une gestuelle codifiée à l’extrême » [4] : le stade ! A partir de là, loin d’être un idéal, le sport est avant tout une pratique de classe : le travail à l’usine nécessite en contrepoint les loisirs au stade à travers le sport. Il faudrait être naïf pour croire qu’un match de Coupe du monde au XXe siècle puisse encore être de l’ordre du jeu.
Ces entraînements acharnés qui mutilent les corps, le règne de l’hétéronomie avec des entraîneurs stipendiés par les fédérations, les gestes répétitifs et mécaniques où aucune surprise ne peut surgir, la sélection impitoyable sur un critère de force physique : voilà ce qu’est le sport. Même au niveau amateur (mais peut-on encore parler de ce niveau quand c’est le sport de haut niveau qui donne la mesure ?), les entraînements deviennent démentiels et les enjeux grossissent par le fric qui est investit pour subventionner les clubs. Le sport c’est le travail.
Le sport-spectacle, dernier avatar du phénomène sportif, a été « mis en place essentiellement par la télévision », précise Marc Perelman [5]. Il n’a fait qu’amplifier cette logique capitaliste, transformant le sportif en robot et le peuple en spectateur.
Le sport n’est pas la démocratie contrairement à ce que peuvent dire les sociologues médiatiques. Il relève même d’un ordre « total d’imprégnation fasciste » [6] « [...] en soumettant exécutants et usagers à un charme sous l’effet duquel ils ne peuvent que s’apparaître à eux-mêmes comme monumentaux, c’est-à-dire incapables d’actions réfléchies et autonomes » [7]. Le stade n’est pas l’agora. Il est le règne de la masse grégaire, réduite à des « holas » sans fin, pendant que, sur la pelouse, les nouveaux dieux s’injurient ou s’échangent des « coups » sous le regard avide de milliards de téléspectateurs.

Où est le débat public lorsqu’un bloc capitaliste décide d’implanter dans une région du monde des jeux olympiques ? Les quadrillages policiers de l’espace publique nécessitent tout au contraire d’ajourner le si peu d’agora qui peut exister. Qui a d’ailleurs intérêts à nous faire croire que les supporters dans un stade constituent une forme souterraine et marginale de démocratie ? Seuls les naïfs ou les bornés qui confondent sport et démocratie ne veulent pas se poser la question.
Le sport, c’est la guerre qui réitère sous une forme originale les « progrès » du capital. Ici les meutes s’affrontent et l’homme devient un loup pour l’homme. C’est la guerre de tous contre tous. Une guerre qui redouble la guerre sociale et dont l’arme est idéologique. La réalité, loin des chimères sur la pureté d’un idéal éternel, rime davantage avec la compétition, la concurrence, la sélection, le fétichisme du héros, la recherche sans fin de résultats plus incroyables les uns que les autres. En un mot, l’aliénation.
Le sport avive un ordre social qui enferme, qui contraint les corps et consacre le pouvoir. La répression des opposants peut s’y donner à cœur joie sous des formes différentes selon les régimes politiques. La fonction socio-politique du sport est la diversion : avec lui les contradictions du capital sont d’autant plus neutralisées. Il faudrait comprendre l’histoire au XXe siècle comme une allégorie tragique et pas du tout jubilatoire du développement du sport ! En aucun cas le sport rime avec fraternité et paix.
Le sport, c’est aussi la prostitution généralisée. La prostitution est inséparable du spectacle sportif. Les à-côtés misérables d’une coupe du monde avec ses bordels ne sont que la misère du spectacle sportif lui-même. Les bordels qui ont tant émus ne sont pas une partie monstrueuse ou une excroissance incontrôlée mais l’aliénation sportive même. Les mercenaires en crampons sont des marchandises qui circulent comme les filles-marchandises.
Le sport c’est la séparation des sexes dans des enceintes closes (les vestiaires, le « village olypique », le stade...) ; la gestion totalitaire des corps (refoulement, rétention, contrôle et maîtrise, corps-machine). Le sport c’est toujours un lieu où dominent les valeurs viriles avec le sexisme à la clé. Il n’y a pas d’égalité homme/femme dans le sport. Ne parlons pas des homosexuels...
La domination de l’idéologie sportive est écrasante. Le sport envahit tous les domaines de la vie sociale notamment en France depuis le Mondial de foot, en 1998. L’espace publique est saturé de son spectacle. La vie sociale est parfois rythmée par sa marche au pas : le calendrier sportif règne. Pour le Mondial 2006, des patrons allemands ont fermé leurs entreprises à l’heure des matchs, un curé protestant a introduit la télévision dans son église... La vie économique s’est totalement moulée dans le jargon et les valeurs sportives. Dans les écoles, l’éducation physique en est trop souvent réduite à singer la gestuelle sportive et les cours de récréation sont ravagées par la domination du ballon rond ! De l’école au bureau ; de la rue au salon, devant la télé, une inquiétante « infantilisation » générale nous submerge [8]. Les coups, les injures remplacent la parole et la rencontre. Les « holas », les « On a gagné ! » soumettent notre volonté aux dieux du stade, au dieu-patron.

Or, dans la période actuelle, étant donné le recul des forces émancipatrices, la pensée critique de ce phénomène n’est pas à dénigrer au nom d’un populisme déguisé mais à soutenir. C’est bien sûr parce que nous somme particulièrement convaincus de l’importance des activités physiques comme moyen d’épanouissement de l’individu que nous défendons justement des pratiques non-sportives. Mais la critique est d’autant plus handicapée, que le sport trouve des supporters au sein même des plus convaincus des militants libertaires. Il est de notre point de vue nécessaire de développer le débat pour concevoir ensemble la décroissance du sport. Plutôt que le rapprochement avec le « peuple » en « fête » (téléguidée !), il nous semble beaucoup plus important de critiquer une forme de religion avec ses idoles, ses croyances, ses dogmes.
Le sport n’est donc ni une « respiration », ni un « apprentissage » de la vie ou une « grande fête universelle » et encore moins une philosophie [9]. Petite ou grande la philosophie lui est antinomique parce qu’il est sans pensée. Un sportif est formé pour marquer et gagner comme le gendarme du GIGN est formé pour tirer : il n’est pas question de réfléchir. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les équipes de rugby font des stages de commandos... Le sport est comme le capitalisme et le fascisme : à dénoncer et à combattre pour le faire décroître.
Décroissance. On pourra toujours rétorquer que ce phénomène grégaire, se produit tout pareillement dans des concerts de rock. Des abrutis beuglants il y en a partout mais les effets sociaux de la violence (certes, d’un côté comme de l’autre régressifs) ne sont abolument pas comparables. La violence n’est pas structurée de la même manière. Aucun gagnant vénéré à la fin d’un concert, aucun affrontement supportériste généralisé. La violence dans ce cas n’a pas la même portée régressive que celle d’un concert. La meute sportive n’est pas la bande.
Quant aux phénomènes grégaires dans les manifestations, ils coexistent avec d’autres attitudes. La violence, quand elle a lieu, ne signifie pas la même chose que celle qui abat le boxeur sans connaissance sur un ring. Va-t-on maintenant confondre une manifestation et un stade de football [10] ?
C’est pourquoi le jeu sous forme d’expressions corporelles (mime, danse, chant), ou encore sous forme de « jeux traditionnels » (aux règles négociables entre joueurs), peut constituer une résistance à la logique sportive. Dans cette perspective, le jeu se situe « hors des terrains affectés, hors des structures programmées » [11]. Il est « ce domaine essentiel, à la frontière du réel et de l’imaginaire où l’être humain peut disposer librement de lui-même » [12]. Par conséquent, « l’alternative [au sport] est donc à rechercher dans un passage du sport au jeu » [13] pour la raison toute simple que « le sport n’est pas réformable » [14] ni auto-gérable.
La domination sportive ne relève pas du hasard ludique. Si le sport reçoit le concours des médias, des politiques et des patrons (sponsoring), c’est pour servir un seul et même objectif : en finir avec le jeu. Il ne s’agit plus de s’émanciper : tous au stade !
Pourquoi ne pas combattre avec la plus grande vigueur ce phénomène qui nous dessert ?

On peut aussi lire et consulter :
Le site de la revue Illusio spécialisée sur la critique de la massification sportive : http://revueillusio.free.fr/
Une brochure infokiosque, « Les arrières-pensées réactionnaires du sport ». Décapant...
Clément Homs, « Sport et décroissance : Paris 2012 et le mouvement contre le sport spectacle ».
Albert Jacquart, Halte aux jeux !, Livre de poche.
Jean-Marie Brohm, La machinerie sportive, Essais d’analyse institutionnelle. Anthropos, 2002. J.-M. Brohm est philosophe et professeur de sociologue à l’université Paul-Valéry de Montpellier.
Anthropologie du sport, perspectives critiques. Actes du colloque international francophone Paris Sorbonne, 19-21 avril 1991. AFIRSE - Association Francophone internationale de recherche scientifique en édcation. Edition ANDSHA-Matrice. Quels Corps ? Publié sous direction J.-M. Brohm et J. Ardoino.
Marc Perelman, Le Stade barbare. La Fureur du stade sportif, Paris, Mille et une nuits, 1998.
Marc Prelman et J.-M. Brohm, Le Football, une peste émotionelle. Planètes des singes, fêtes des animaux, Paris, Les Editions de la Passion, 1998.
Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée de tous les maux et recul de la pensée, Paris, Les Editions de la Passion, 2000.
[1] Notamment C. Lasch, Chapitre 5 « Déclin de l’esprit sportif », in La culture du narcissisme, Climats, 2000.
[2] Yannis Youlountas, Le Monde Libertaire n°1443, du 15 au 21 juin 2006
[3] Wally Rosell, « 1936. Les olympiades populaires », Le Monde Libertaire, hors-série n°30, du 13 juillet au 14 septembre, p. 8
[4] Marc Perelman, Le stade barbare, Paris, col. Les petits libres, n°18, Editions mille et une nuits, 1998.
[5] Marc Perelman, ibid.
[6] Marc Perelman, ibid.
[7] Walter Benjamin cité par Marc Perelman, ibid. p. 34
[8] Christophe Gallaz, « Fans de foot et voleurs d’enfance », Libération, mardi 25 juillet 2006
[9] Yannis Youlountas, ibid
[10] cf. à ce sujet la fin de l’article : Wally Rosell, ibid.
[11] André Schmitt, Le boustrophédon, jeux de pleine nature et grands jeux, éditions du scarabée
[12] Gérard Guillemard, Jean-Claude Marchal, Pierre Parlebas et André Schmitt, Aux 4 coins des jeux, Editions du scarabée
[13] Fédération anarchiste (groupe de Nantes), Ras la coupe ! Editions du Monde libertaire (brochure), 1998, p. 40
[14] ibid., p. 16
Pas de sport !
Ni un sólo minuto de deporte ! El deporte es el símbolo de la estupidificación de nuestra época. El deporte no es un juego sino una forma de dominación de los cuerpos y los espíritus (si se me permite esta finta neoplatónica). Iba a decir ¡aúpa, Brohm ! pero hasta el lenguaje está corrompido por el deporte.
Herminia.
plein de critiques bien fondées dans cette article, on pourrait encore en rajouter.
y’a un truc que je comprends pas bien :
le fétichisme du héros
il nous semble beaucoup plus important de critiquer une forme de religion avec ses idoles, ses croyances, ses dogmes.
pourquoi y’a une photo de José Bové (grand spécialiste du sujet ?) sur cet article. Hypothèse de ma part : même chez des individus capables de comprendre plein de choses, on ne peut s’empêcher d’utiliser des ressorts identiques à ceux que l’on critique. J’en ai marre des idoles quelle qu’elle soit, j’en ai marre des dogmes.
Quant aux 2 autres photos, le phénomène est moindre mais qu’est ce qu’ils foutent là ? Y zont des beaux diplomes et y z’écrivent des trucs intéressants. Quel est le rapport avec le fait de montrer leur tronche ?
La seule raison que j’ai réussi à trouver pour justifier ces photos, c’est qu’elles soient celles des auteurs de l’article. En effet, on peut éventuellement trouver plus humain de nous montrer la tête de celui qui nous écrit. Mais c’est même pas eux !